Invité de Dominique Souchier dimanche matin sur Europe 1, Dominique de Villepin a commenté la situation en Egypte, est revenu sur la polémique liée aux vacances tunisiennes de la ministre des Affaires Etrangères et a réitéré ses critiques contre l’instrumentalisation par le pouvoir du meurtre de la jeune Laëtitia.
Le verbatim de l’intervention de Dominique de Villepin…
Sur la transition du pouvoir en Egypte
« Sur un dossier et face à des événements aussi importants, évidemment l’esprit oscille et les analyses aussi oscillent. Il y a une hésitation de l’histoire, mais il y a des réalités dures. Parmi ces réalités fortes, il y a le poids de l’armée en Egypte et l’armée est arbitre. L’armée considère Hosni Moubarak comme l’un des siens, donc elle veut sauver l’honneur d’Hosni Moubarak et elle veut préparer l’avenir et pour cela, elle a besoin de temps.
Donc on voit se dessiner effectivement un scénario où Hosni Moubarak ne partirait pas mais où le vice-président Souleimane prendrait de facto sa place, avec une transition qui préparerait à échéances des élections avec un candidat qui serait au bout du compte celui de l’armée. Il y a un hic dans ce scénario encore: c’est que ce scénario n’est pas constitutionnel. Et il faut donc aménager la Constitution pour rendre possible ce passage de bâton d’Hosni Moubarak au vice-président Souleimane, alors que la Constitution prévoit que c’est le président du Parlement qui normalement doit assurer cette transition. (…)
C’est pas ce que le peuple demande. Le peuple aspire à un véritable changement et pour lui, le véritable changement, ce n’est pas seulement, comme on l’apprend ce matin, un changement de direction à la tête du parti national démocrate (le parti au pouvoir), c’est un changement puissant: c’est la garantie qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Vous posiez la question: est-ce que nous sommes blasés? Les Egyptiens ne sont pas blasés. Ils ont des rêves, ils ont des aspirations, ils veulent que les choses changent. »
Sur notre discrétion face aux événements en Tunisie et en Egypte
« Si nous n’étions que blasés, notre situation ne serait pas aussi inquiétante. Nous sommes peureux,nous sommes blasés et nous sommes égoïstes.
Regardons la grille de lecture qui a été la nôtre depuis 30 ans, 50 ans vis-à-vis du monde arabe. Quels sont les mots qui sont revenus? Guerre, pétrole, terrorisme, islamisme: autant de raisons, autant de peurs, autant de raisons qui ont justifié une politique qui a conduit à mettre un couvercle sur le monde arabe et à penser que la liberté, eh bien, était hors de portée des peuples arabes. (…)
Mais quel aveuglement ! Le même réflexe aurait pu être fait à l’époque de la Révolution française en se disant que la Terreur qui est quand même venue allait finalement balayer tout. Il y a un pari sur l’avenir qui est indispensable, d’autant que l’élément récurrent qui est toujours pris qui est celui de la révolution iranienne de 1979 qui a conduit à l’installation du régime des mollahs, c’est une expérience de 30 ans. Est-ce que le peuple iranien, s’il pouvait choisir aujourd’hui, choisirait le même régime? Je pense que non. Donc vouloir appliquer la grille de lecture de 1979 sur l’ensemble du monde arabe, dans des circonstances historiques qui n’ont rien à voir… »
Sur le rôle des Frères Musulmans en Egypte
« Est-ce qu’ils ont été au coeur du lancement de cette révolte en Egypte? Est-ce qu’aujourd’hui, ils font preuve d’un activisme militant qui nous donne le sentiment qu’on ne puisse pas parler avec eux? On vient d’apprendre que les Frères Musulmans ont accepté de parler avec le pouvoir en place, comme ils acceptent de parler avec l’opposition laïque. Il faut rassembler tout le monde. Il faut être vigilant, bien sûr. Mais nous ferions une immense erreur, nous les Européens, les Américains, si sous prétexte de vouloir éviter le pire, nous n’acceptions pas de défendre nos principes. »
Sur le rôle de l’Egypte dans la paix au Proche-Orient
« C’est une paix qui n’a pas tenu ses promesses. Et de ce point de vue là, ne soyons pas aveugles! Nous sommes des pays démocratiques et nous devons défendre des principes partout sur la planète et nous devons donc croire que la démocratie, oui, peut vivre au Moyen-Orient et dans le monde arabe.
Deuxièmement, vous parlez de paix, mais est-ce que aujourd’hui, la justice et la paix sont au rendez-vous du conflit israélo-palestinien? Est-ce que le peuple palestinien a un véritable espoir pour la région? Non! Le sentiment d’injustice, le sentiment d’absence d’avenir des jeunesses tunisiennes, comme des jeunesses égyptiennes, comme de la jeunesse palestinienne, eh bien, c’est le même désespoir. Donnons un avenir à ces peuples! Aidons-les et ce qui est formidable, c’est que finalement aujourd’hui, ils ne nous demandent rien: ils prennent leur avenir en main. Sachons au moins comprendre le message qu’ils nous adressent. »
Sur l’influence des puissances occidentales sur les régimes de la région
« La première exigence des pays européens comme des Etats-Unis, c’est une exigence de stabilité. Nous voulons préserver le développement économique de la région et l’accès au pétrole. Nous voulons préserver les monarchies pétrolières. Donc c’est un intérêt très profond que nous défendons. Mais nous ne devons pas pour autant arrêter l’histoire de ces peuples et de cette région. Donc nous devons accepter le mouvement et le mouvement, il est porteur de beaucoup de promesses. Moi, je souhaite que ce mouvement puisse déboucher sur la création d’un Etat palestinien. Je souhaite que ce mouvement puisse déboucher sur une démocratisation de l’ensemble de ces pays.
Mais voyez bien que le rêve des néo-conservateurs qui a fait tant de dégâts dans cette région (on utilise la force, on injecte de la démocratie d’en haut, par la force et on espère qu’un cercle vertueux animera l’ensemble de la région), eh bien ce rêve, il a échoué (…). Eh bien, c’est un autre cercle vertueux qu’il faut enclencher (…).Il faut aujourd’hui parier sur la démocratie, porteur de développement économique et porteur de paix pour l’ensemble de la région, et donc lever les injustices dont souffrent aujourd’hui ces peuples.
Nous avons, avec une admirable constance, gelé les choses. Regardez un conflit comme le Sahara occidental: est-ce qu’il n’entrave pas complètement le développement du Maghreb? Regardez le conflit israélo-palestinien: est-ce qu’il n’entrave pas la capacité de ces pays à aller de l’avant, en partageant des ressources, en créant un grand marché? Donc il est temps que l’histoire reprenne son chemin dans cette région. »
Sur la polémique sur les vacances en Tunisie de Michèle Alliot-Marie
« C’est insignifiant, mais c’est en même temps terriblement révélateur. C’est à la fois révélateur de l’humiliation que nous ressentons collectivement de ne pas avoir une diplomatie à la hauteur des enjeux. Nous aimerions que la voix de la France porte. Il s’agit pas de parler et d’agir à la place des pays de cette région. Il s’agit au moins de les comprendre et d’accompagner ce mouvement.
Et la deuxième raison qui fait que cette polémique est révélatrice, c’est le sentiment d’injustice, de « deux poids, deux mesures ». Quand on voit le pouvoir en place pointer du doigt des policiers, des magistrats dans ce drame de Nantes, de l’affaire Laëtitia, eh bien, nous ne pouvons pas manquer de penser que l’impunité dont s’entourent les politiques, eh bien, est inacceptable. Donc on ne peut pas à la fois désigner des bouc-émissaires à l’intérieur de notre pays, et en même temps se protéger, se préserver soi-même. »
Sur l’instrumentalisation de l’affaire Laëtitia par le pouvoir
« La première question dans une République, c’est bien sûr de tirer des leçons quand de tels drames se produisent. Et c’est la première chose que nous devons faire. Mais nous devons le faire dans la sérénité. Sans, d’emblée, accuser. Sans, d’emblée, pointer du doigt vers tel et tel. Vous vous rendez compte, face à un drame pareil, le sentiment que peuvent éprouver les magistrats de Nantes, les policiers de cette région! Je crois que agir sereinement, sa
isir les inspections: aujourd’hui tous les éléments qui sont sur la table montrent qu’il y a d’abord au coeur de ce drame un problème de moyens. Vous rappeliez sur votre antenne ce matin que les services d’insertion et de probation avaient 1 personne pour 300 prisonniers à suivre, alors qu’au Canada, il y en a 1 pour 30. Vous vous rendez compte le décalage! (…)
Ca n’empêche ni de s’interroger, ni de tirer des leçons, voire de prendre des sanctions. Ca empêche de désigner des bouc-émissaires, de désigner du doigt sans savoir et de créer ce climat de suspicion qui aujourd’hui profondément affecte notre pays, ce sentiment de surenchère sécuritaire. Regardez quel est le premier réflexe du pouvoir face au drame de Laëtitia, eh bien, c’est de dire: « on va faire une nouvelle loi sur la sécurité et la récidive ». (…)
Le premier réflexe a été de dire: « on va faire une nouvelle loi », alors qu’il y a eu 6 lois en 6 ans, et que, nous le constatons, cela n’a pas été suffisant. Donc regardons les choses avec sérénité. Faisons en sorte, plutôt que de pointer du doigt vers tel ou tel de rechercher des solutions. J’ai en permanence la conviction qu’une grande démocratie, c’est une démocratie qui sait tirer des leçons et prendre des décisions. »
Sur le cumul d’une fonction gouvernementale avec un mandat local
« Regardez ce qui s’est passé dans l’affaire tunisienne. Le vendredi 14 janvier, le Président de la République décide de réunir un conseil restreint. Le matin même, les choses commencent à s’ébranler. J’ai dit sur RTL que le pouvoir tenait à un fil. Le Président de la République, dans l’après-midi, décide de réunir ses ministres pour voir quel devait être la position de la France. Aucun des ministres concernés n’était présent à Paris. Ils étaient tous partis dans leur circonscription.
J’ai proposé qu’on ait enfin des ministres à plein temps, 7 jours sur 7, 365 jours par an et que ces ministres se démettent de leurs mandats locaux. Eh bien, rien n’a été décidé. (…)
J’aurais parfaitement pu le décider (quand j’étais Premier Ministre: NDLR). Simplement, la question ne s’est pas posée, parce que mes ministres à moi dans mon gouvernement étaient présents et je n’aurais pas admis qu’ils ne soient pas là. »