Suite et fin de l’interview donnée par Dominique de Villepin aux journalistes du Parisien – Aujourd’hui en France.
Comment rétablir les choses? On parle d’un remaniement…
D’abord, ce ne sont pas des domaines où le chef de l’Etat peut spéculer sans risquer de fragiliser davantage le gouvernement. Annoncer à l’avance un remaniement important, c’est discréditer des chefs d’administration et démobiliser l’Etat. Là encore, je souhaite que le président de la République puisse, lundi soir, clarifier les choses.
Qu’attendez-vous de son intervention sur France 2 ?
Le président doit trancher pour permettre au Premier ministre d’agir au service des Français. D’abord, mettre en œuvre une politique de rigueur juste, ce qui veut dire à la fois réduire la dépense publique et trouver de nouvelles recettes, en sollicitant particulièrement les plus aisés. L’impératif de justice sociale est plus que jamais essentiel si on veut rassembler les Français. Cela doit notamment passer par la suspension ou la suppression du bouclier fiscal. Or je m’inquiète des premières mesures annoncées du plan de rigueur, qui ne sont ni justes ni efficaces. Surtout, n’oublions pas qu’en septembre 600000 jeunes arriveront sur le marché de l’emploi. Que fait-on aujourd’hui pour les aider? Notre mouvement, République solidaire, propose de fixer une obligation pour toutes les entreprises de plus de 500 salariés de recruter un certain pourcentage de jeunes en emploi, en formation ou en alternance. C’est le meilleur moyen de leur mettre le pied à l’étrier.
Eric Woerth peut-il rester au gouvernement ?
Je refuse par principe le procès d’intention et la chasse à l’homme. Quoi qu’il arrive, ce n’est pas une réponse à la hauteur des enjeux. Au président, et à lui-même, d’apprécier s’il est en mesure de porter une grande réforme comme celle des retraites.
Les députés villepinistes voteront-ils la réforme des retraites ?
En l’état, pour République solidaire, cette réforme n’est pas acceptable. Cette réforme reste une réforme de courte vue, qui ne va pas au-delà de 2018, et dont le plan de financement n’est pas encore bouclé. Enfin, elle ne répond pas à un impératif de justice concernant la pénibilité, les carrières longues ou discontinues. D’ici septembre, j’espère que des propositions seront faites.
La personnalité de Nicolas Sarkozy permet-elle l’impartialité de l’Etat que vous appelez de vos vœux ?
Depuis trois ans, le pouvoir en place joue trop souvent des clivages partisans, des oppositions droite-gauche, alors même que, l’exigence, c’est de rassembler. Nous faisons face à des choix historiques. Comment éviter que la France ne décroche dans la mondialisation? Comment éviter de nouvelles crises financières? Comment empêcher la dérive européenne? Il reste deux ans, qui ne doivent pas être gâchés. Jacques Chirac avait réagi après le référendum raté sur l’Europe, et nous avions fait en sorte de redresser les choses dans les deux dernières années, avec 600000 chômeurs en moins, 20 milliards d’euros de déficits en moins. Mais changer de politique, ça veut dire se changer, et c’est sans doute le plus difficile pour les dirigeants. Le sursaut passe par cette métamorphose.
Comment fait-on pour se métamorphoser ?
Il faut retrouver le contact avec les Français. Il faut aussi tirer les leçons de ses erreurs, ouvrir les yeux sur l’absence de résultats et se concentrer sur l’essentiel, qui est de servir les Français. C’est cela, l’honneur de la politique.
Que pensez-vous de la nomination de Rémy Pflimlin à la tête de France Télévisions ?
Quelles que soient ses qualités, qui sont grandes, les modalités de sa nomination jettent une ombre et pèseront sur son action. Son autorité ne devrait pas procéder du seul pouvoir présidentiel. Les Français appellent de leurs vœux une véritable indépendance des médias. Les immixtions récentes contribuent à nourrir la suspicion. Dans une démocratie, dans l’intérêt même du citoyen, le pouvoir a besoin de contre-pouvoirs.
Il y a une crise de régime ?
Il y a une crise de l’Etat, manifestement.
Source: Le Parisien (propos recueillis par Nathalie Segaunes et Henri Vernet)