Il y a neuf mois, Nicolas Sarkozy se vantait d’être sorti vainqueur des élections européennes. C’était en juin 2009. Dimanche 14 mars, à l’issue du premier tour des élections régionales, il a pu mesurer à quel point le pays était entré en défiance vis-à-vis de sa politique.
Quatre signaux d’alarme se sont simultanément déclenchés sans que cela incite, pour le moment, l’exécutif à l’autocritique : « Rien n’est joué pour le second tour », a lancé le premier ministre, François Fillon, dans l’espoir de réveiller les abstentionnistes d’ici à dimanche 21 mars. L’avertissement est cependant sévère. Le parti présidentiel, qui, en septembre dernier, espérait conquérir cinq régions, pourra s’estimer satisfait s’il parvient à sauver l’Alsace et remporte la Guyane.
Que s’est-il passé ?
Les électeurs boudent les urnes
Comme aux élections européennes, où le taux d’abstention avait atteint près de 60 %, les électeurs ne se sont guère déplacés. 23,5 millions d’entre eux ont décidé de ne pas aller voter, soit un taux d’abstention de 53,63 %, nettement plus important que celui des régionales de 2004 (39,1 %) et de 1998 (42,3 %) qui constituait le précédent record.
Le phénomène ne tient pas seulement à la difficulté des régions à affirmer leur identité face aux communes et aux départements. De récentes études menées par le Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) indiquent une forte remontée de la défiance à l’égard du politique, dans le contexte de crise économique qui met à mal les promesses de 2007.
La droite parlementaire à son plus bas niveau
L’abstention aurait pu toucher la droite et la gauche d’égale façon. En réalité, elle a beaucoup plus affecté le parti au pouvoir.
Avec 27 % des suffrages exprimés, la droite parlementaire enregistre son plus mauvais score sous la Ve République, tous scrutins confondus. Même au premier tour de la présidentielle de 2002, qui avait été un désastre pour elle, elle n’était pas tombée aussi bas.
Compte tenu du contexte national, très difficile, nul ne peut dire si elle aurait pu faire mieux en laissant s’exprimer librement ses différentes composantes.
Mais l’ampleur du revers subi par l’UMP (26,28 % des suffrages) questionne la stratégie d’union au premier tour, imposée par Nicolas Sarkozy. Au niveau national, le parti présidentiel est devancé de plus de 3 points par le PS (29,54 %) et ses alliés. Au niveau local, il n’arrive en tête que dans neuf régions (Auvergne, Centre, Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Franche-Comté, Champagne-Ardenne, Alsace, Corse et Ile-de-France) sans grand espoir de gains au second.
Autre revers : aucun des huit ministres qui briguaient une présidence de région ne semble en mesure de l’emporter. Hervé de Charette, député Nouveau Centre du Maine-et-Loire, dénonce « le retour de la machine à perdre » et appelle les centristes à se rassembler hors de l’UMP. Si le revers de la majorité se confirme dimanche 21 mars, son appel ne manquera pas de faire des émules.
Le retour du Front national
Une partie des électeurs ne se sont pas contentés de bouder les bureaux de vote. Ils ont manifesté leur mécontentement en glissant un bulletin Front national (FN) dans l’urne. C’est le troisième avertissement de ce premier tour et il est de taille.
L’une des clés du succès de Nicolas Sarkozy en 2007 avait été de siphonner les voix du FN. Les scrutins qui s’étaient succédé depuis (législatives de 2007, municipales de 2008, européennes de 2009) avaient cantonné le parti d’extrême droite dans de bas niveaux.
Dimanche, le parti de Jean-Marie Le Pen a soudain redressé la tête en obtenant 11,74 % des suffrages exprimés. La poussée ne se limite pas au Nord-Pas-de-Calais, où Marine Le Pen (18,31 %) fait pratiquement jeu égal avec la candidate UMP, Valérie Létard. Ni en Provence-Alpes-Côte d’Azur, où Jean-Marie Le Pen totalise 20,29 % des suffrages.
Dans dix autres régions (Alsace, Franche-Comté, Champagne-Ardenne, Lorraine, Rhône-Alpes, Languedoc-Roussillon, Bourgogne, Haute-Normandie, Picardie et Centre), le FN franchit la barre des 10 % qui lui permet de se maintenir au second tour.
Il retrouve ainsi son pouvoir de nuisance à l’égard de la droite parlementaire en compromettant les espoirs de reconquête de l’UMP qui se concentraient sur la Champagne-Ardenne, le Centre ou encore la Franche-Comté.
Ce réveil du FN peut signifier la déception des milieux populaires à l’égard de la politique de Nicolas Sarkozy, ou encore le désir de la droite la plus radicale de sanctionner sa politique d’ouverture. Il remet en cause la stratégie d’Eric Besson, ministre de l’immigration et de l’identité nationale, qui soutenait que le débat contesté sur l’identité nationale avait permis de contenir le FN.
La poussée de la gauche
Malgré le haut niveau d’abstention, le PS et ses alliés totalisent près de 50 % des suffrages exprimés. C’est historique sous la Ve République, et cela tourne d’abord à l’avantage du PS.
Considéré comme moribond au lendemain du scrutin européen, le parti de Martine Aubry arrive en tête dans 13 régions : Poitou-Charentes avec près de 40 % pour Ségolène Royal, Nord-Pas-de-Calais, Aquitaine, Bretagne, Basse-Normandie, Pays de la Loire, Picardie, Midi-Pyrénées, Bourgogne, Lorraine, Limousin, Haute-Normandie et Guadeloupe, où l’élection s’est conclue dès le premier tour.
Seul gros revers pour la première secrétaire : le Languedoc-Roussillon, où Georges Frêche (plus de 34 % des suffrages) élimine la maire socialiste de Montpellier, Hélène Mandroux (7 %).
A cela s’ajoute une petite déception en Ile-de-France, où Jean-Paul Huchon, victime de la forte poussée écologiste, est devancé par l’UMP Valérie Pécresse.
Ailleurs, Europe Ecologie, qui devient la troisième force politique (12,46 %), reste suffisamment éloignée du PS pour ne pas provoquer de séisme à gauche. Cela ne veut pas dire que les négociations d’entre-deux-tours seront simples. Le Front de gauche, qui réalise un score honorable (6,11 %) en marginalisant le NPA (2,5 %), veut, lui aussi, se faire entendre.
Avec d’autant plus de force que le MoDem est à terre. Avec 4,31 % des suffrages, le parti de François Bayrou divise son score des européennes par deux. Il est, au côté de l’UMP, la seconde grande victime de ce premier tour et ne semble plus guère en mesure de peser dans la recomposition de la gauche.
Source: Françoise Fressoz (Le Monde)