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Logorrhée présidentielle, par Gérard Courtois du Monde

Vive les grognards de l’Etat de droit ! La décision récente du Conseil d’Etat sur le temps de parole du président de la République à la radio et à la télévision a été saluée comme il se doit par tous les défenseurs d’une démocratie équitable.

Pensez ! Le chef de l’Etat pouvait s’exprimer à sa guise sur les ondes, s’adresser aux Français, leur expliquer sa politique, fustiger à l’occasion ses opposants sans que cela soit le moins du monde pris en compte par les règles en vigueur sur le respect du pluralisme.

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), gendarme en la matière, s’accrochait à cette doctrine surréaliste, vieille de quarante ans : les temps de parole du gouvernement, de la majorité et de l’opposition étaient soigneusement comptabilisés, mais la parole présidentielle, élyséenne, souveraine, supposée au-dessus des partis et de la mêlée, échappait à ces comptes d’apothicaire. Quand on sait que, durant sa première année de mandat, les déclarations de Nicolas Sarkozy ont représenté 20 % du temps de parole de toutes les personnalités politiques du pays, on mesure l’anomalie.

De guerre lasse, en décembre 2007, François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste, avait saisi le Conseil d’Etat. Les « sages » du Palais-Royal lui ont donc donné raison et ont ordonné au CSA de prendre en compte les interventions présidentielles, « selon leur contenu et leur contexte ». Victoire du droit, donc. (…)

N’avons-nous pas, pourtant, péché par naïveté ? Une fois faite l’exégèse, probablement byzantine, de l’injonction du Conseil d’Etat, les nouvelles règles édictées par le CSA auront une conséquence évidente : le président de la République devra mesurer davantage son temps de parole, donc ses propos.

Or il ne fait pas de doute que l’irrépressible propension de Nicolas Sarkozy à intervenir dans le débat public du matin au soir, en tout et sur tout, urbi et orbi, son impatience à plaider sa propre cause et à clouer le bec à quiconque conteste ses mérites, sa conviction qu’il n’est pas de meilleur avocat de lui-même que lui-même, sa croyance, enfin, en la valeur magique de ses propres mots – ce qui est dit est fait -, bref, cette logorrhée présidentielle, lui ont incontestablement porté tort depuis deux ans. Elle a trivialisé sa fonction, banalisé ses interventions, lassé ses auditeurs, souligné ses contradictions ou ses impuissances, fait ressortir cruellement ses emportements de caractère ou de jugement.

A trop s’exprimer, le président s’est affaibli. Trop attendu, il n’est plus entendu. Contraint, demain, à plus de retenue, il pourrait retrouver du crédit. On soupçonnerait presque son entourage – impuissant à le convaincre de se soigner de sa surcharge rhétorique – d’avoir encouragé le Conseil d’Etat à l’y contraindre. Mais l’on n’aura pas ce mauvais esprit !

Source: Gérard Courtois (Le Monde)

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