« J’ai été Premier Ministre et je sais ce que c’est la tentation que de défendre son bilan, de défendre sa politique. Je sais ce que c’est et à quel point, c’est difficile de changer de cap. (…)
Ce dont on manque le plus quand on est aux affaires, c’est de temps, c’est de distance. C’est la capacité de passer du zoom plein cadre au grand angle. Tout à coup, on voit plus large et on voit dans l’Histoire. Je crois qu’il y a un certain nombre de règles qu’il faut respecter dans la crise et qui permettent justement de mobiliser là où au contraire, on a tendance, naturellement, à se diviser. »
« Ce que je crois, c’est qu’à un moment donné, il faut être capable de s’arrêter 24 heures. S’arrêter 24 heures et revoir les politiques, la politique que l’on mène pour se poser la question: « est-ce que c’est la bonne politique? est-ce que c’est une politique qui rassemble ou au contraire, c’est une politique qui divise? »
Vous savez, il suffit d’ouvrir les journaux et on voit bien à quel point, un certain nombre de polémiques pourraient être évitées ou en tout cas amoindries, à quel point l’exemplarité que nous donnerait la possibilité justement de faire preuve de plus de justice sociale, eh bien, à quel point cela nous aiderait. (…)
Moi, je sais aujourd’hui que la seule chose qui compte, c’est le résultat devant les Français de la meilleure politique possible à déterminer face à l’urgence. Et l’urgence, c’est la crise. (…)
Face à la crise du CPE, je me suis posé cette question et j’avais le sentiment (parce que j’étais guidé par le souci d’apporter la meilleure réponse possible aux jeunes: plus de 20% de chômage des jeunes), je me disais: « voilà, c’est une mesure indispensable ».
Je me dis aujourd’hui: compte tenu des phénomènes de rejet, il aurait sans doute été plus facile de compromettre au tout début, de trouver une solution de transaction, voire, même un peu plus tard, d’abandonner et de se reconcentrer sur autre chose. La difficulté qui était la mienne, c’est que je n’avais pas le temps. (…)
Je conseille à Nicolas Sarkozy, tout simplement, de partir de la réalité. (…) Il y a la réalité de la politique que l’on mène. Il y a la réalité que vivent les Français. Et il suffit, à un moment donné, de se recaler sur la réalité que vivent les Français. (…)
Sur le bouclier fiscal, que s’est-il passé? J’ai moi-même adopté un bouclier fiscal (…) fixé à 60% des revenus. (…) Dans le bouclier fiscal que nous avions, nous, envisagés, il n’y avait pas la CSG, il n’y avait pas la CRDS. Donc, Nicolas Sarkozy l’a fait passer dans la pratique à 39%. Donc on est passé de 60% à 39%.
Ce qui était bon, et ce qui est toujours bon dans la mesure qui a été prise, c’est que c’est une mesure qui vise à inciter l’ensemble des grands acteurs économiques (donc ceux qui gagnent beaucoup d’argent) à rester en France, à investir en France, à travailler en France. Ca, c’est bon pour l’économie nationale. C’est ce qu’Eric Woerth, à juste titre, a appelé la justice fiscale. (…)
Dans la crise, il y a une justice plus importante, qui est plus exemplaire, qui est la justice sociale. Et c’est bien pour cela que je ne dis pas « supprimons le bouclier fiscal ! », je dis « suspendons ! » (…).
Le gouvernement à raison quand il dit: « il faut prendre des mesures ciblées ». Oui, ciblées sur ceux qui souffrent le plus. C’est pour cela qu’un soutien débridé à la consommation n’aurait pas sa place, parce que ce serait de l’argent qui serait très largement gaspillé.
Par contre, un soutien ciblé à ceux qui souffrent le plus, un soutien ciblé à l’emploi (ce que s’efforce de faire le gouvernement) et un soutien ciblé d’exigence de justice fiscale, tout cela est bon. Pourquoi? Parce que cela crée un consensus.
Historiquement, le problème de la France, c’est que notre consensus est faible. Pourquoi il y a des grèves en France, et pas en Grande-Bretagne et pas en Allemagne? Faible consensus ! Et donc, il faut faire des choses que les autres ne font pas.
C’est vrai que c’est un principe constitutionnel en Allemagne, le bouclier fiscal: 50% des revenus. Mais c’est vrai aussi que dans la tradition française, le consensus, il faut le fabriquer en permanence. Et c’est la responsabilité des pouvoirs publics, du gouvernement, du Président que de créer les conditions de ce consensus. Et aujourd’hui, créer ce consensus, c’est donner des signaux de la mobilisation de ceux qui sont les plus aisés.
Et c’est pour cela que quand une banque vote des stocks options ou vote des bonus de façon tout à fait intempestive, il faut dire non. Et c’est pour cela que quand on a une mesure simple, qui permet d’éviter justement, d’éviter cette polarisation, eh bien, il faut la prendre. »
Source: Dominique de Villepin, invité de Serge Moati (Ripostes – dimanche 22 mars 2009)