C’était il y a deux ans, et Clearstream était déjà un poison entre eux. Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy déjeunaient pourtant une fois par mois ensemble. En tête à tête ou flanqués de leurs directeurs de cabinet. Il régnait encore, dans ces rencontres, cette curieuse atmosphère de fascination mutuelle et de violence qui a toujours nourri leur histoire.
Mais Dominique de Villepin, perdu dans le maelström de Matignon, n’était déjà plus un rival. Du ministère de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, rassuré, se concentrait sur sa prochaine élection.
Ce fut lui qui, au moment du café, résuma en plaisantant la nature de leur relation : « J’ai eu un chien, une fois, un labrador, commença Sarkozy. Un animal très beau, très intelligent mais intenable. Un mâle dominant, m’avait prévenu le vétérinaire. » La conclusion fut énoncée en riant : « Voyez-vous, Dominique, j’ai dû m’en séparer. Il ne faut jamais laisser deux mâles dominants dans un même endroit et aujourd’hui, le mâle dominant, c’est moi… »
Dominique de Villepin a gardé cet échange en mémoire. Comme une parabole détestable et pourtant vraie de la guerre larvée qui l’oppose à Nicolas Sarkozy, dont les 27 tomes d’instruction du dossier Clearstream marquent le point culminant. Pendant des mois, c’est ce « combat de chiens » qu’il a resservi à ceux qui venaient le voir. Fustigeant la vulgarité de la métaphore, laissant entrevoir sa justesse. Imaginant derrière chaque perquisition des juges un signe supplémentaire de sa réalité. Convaincu que son sort judiciaire se déciderait à l’Elysée.
C’est peu dire, pourtant, que les réquisitions du procureur de Paris réclamant, mardi 7 octobre, son renvoi en correctionnelle dans l’affaire Clearstream, l’ont pris par surprise. Quatre jours auparavant, dans les petits bureaux de l’avenue Foch prêtés par un groupe d’avocats amis, Dominique de Villepin aurait juré la trêve encore possible, l’affrontement des « mâles dominants » oublié. Le 5 septembre, Nicolas Sarkozy ne l’avait-il pas reçu, pour la deuxième fois en trois mois, après un an de rupture, pour lui lancer « il faut que l’on travaille ensemble… » ? Villepin, devenu avocat, avait signé un contrat avec Veolia et Alstom et n’ignorait pas que jamais les deux sociétés ne l’auraient osé s’il y avait eu le moindre risque d’irriter l’Elysée.
Un pas l’un vers l’autre, le cessez-le-feu s’était donc amorcé. Un premier rendez-vous à la mi-mai, rendu public par l’Elysée. Puis ce « Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI » de rentrée, le 24 août, où Dominique de Villepin, qui fustigeait depuis un an l’esprit de cour à l’Elysée et l’emprise du pouvoir sur les médias, avait soudain affirmé son « estime » pour le président. Et enfin ces retrouvailles du 5 septembre, « dans une atmosphère assez chaleureuse », assurait encore Villepin à la veille des réquisitions. L’ancien premier ministre a cru que son cauchemar judiciaire allait s’achever. C’était oublier que derrière le nom de Clearstream se cache l’histoire si française d’une compétition acharnée entre deux hommes.
S’il n’y a pas toujours eu de haine entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, leurs relations ont été pour le moins tumultueuses. Un mélange d’hystérie et de virilité. « Nous connaissons les excès de nos tempéraments et les routes que nous ont tracées nos cultures, affirme l’ancien premier ministre. Il y a de l’intensité. Une franchise parfois violente. Et une forme de challenge entre lui et moi. »
Bruno Le Maire, qui fut le directeur de cabinet de Villepin, rapporte dans son livre Des hommes d’Etat (Grasset, 450 p., 20,90 euros) ce propos de Nicolas Sarkozy à Dominique de Villepin, à l’été 2006 : « Tous les deux, même quand on se déteste, on s’amuse ; on ne s’ennuie jamais, on prend du plaisir. Donc, on peut continuer ensemble, on se mettra sur la gueule, de toute façon, on s’amusera, c’est essentiel. » Le combat est-il vraiment leur divertissement préféré ?
Dès leur rencontre, en 1993, la compétition autant que l’excitation de l’affrontement sont en tout cas de mise. Nicolas Sarkozy est ministre du budget d’Edouard Balladur, Dominique de Villepin, directeur de cabinet d’Alain Juppé au ministère des affaires étrangères. L’un a pénétré les cercles chiraquiens, quand l’autre succombe déjà au charme anglais des balladuriens. Mais c’est Nicolas Bazire qui fait d’abord le lien entre eux. Deux matinées par semaine, le directeur de cabinet initie Sarkozy à l’équitation, à l’Ecole militaire. Le soir, il retrouve Villepin, dont il partage les goûts aristocratiques dans les mêmes dîners mondains. Au déjeuner, les voilà tous les trois. Deux années séparent Villepin de Sarkozy et chacun repère vite dans l’autre la personnalité hors du commun, l’évidente volonté d’action, la même folie du pouvoir.
Ce n’est pas seulement la reproduction du combat fratricide que se livrent leurs patrons qui va désormais se jouer. C’est une bataille d’ego. Tout paraît les opposer. La taille, l’allure, le maintien. La connaissance des langues étrangères pour l’un, la science des campagnes électorales françaises pour l’autre. Villepin se cherche un héritage illustre. Il est homme à déclarer sans sourciller, le jour de ses 49 ans : « Aujourd’hui, j’ai l’âge du général de Gaulle le jour de l’appel du 18- Juin. » Sarkozy voudrait s’émanciper de ses mentors. Mais si la bataille qui déchire la droite les projette l’un contre l’autre jusqu’à l’altercation, violente – Villepin accusera Sarkozy, alors ministre du budget d’avoir déclenché un contrôle fiscal contre son père -, ils ne rompent pas.
La victoire de Jacques Chirac en 1995 a fait de Villepin le secrétaire général de l’Elysée, quand Sarkozy entame sa traversée du désert. Mais ils continuent de se rencontrer. Chez Jean-Luc Lagardère notamment, qui oeuvrera beaucoup à leur rapprochement, sans se douter que quelques mois après sa mort, le 14 mars 2003, Jean-Louis Gergorin, l’un de ses protégés, déclenchera l’affaire Clearstream.
A partir de 1998, c’est bien Dominique de Villepin qui plaide auprès de Jacques Chirac le pardon à Nicolas Sarkozy. En 2002, il soutient sa participation au dispositif de la campagne électorale. Jacques Chirac a chargé son secrétaire général de relire les programmes de gouvernement qu’il a réclamés à Jean-Pierre Raffarin, François Fillon et Nicolas Sarkozy afin de faire mine de les tester pour Matignon. « Celui de Sarkozy est tellement supérieur aux autres que c’en est gênant », constate Villepin. Il plaide la désignation de Sarkozy comme premier ministre. Requête farouchement refusée par Chirac. Désormais, la compétition peut commencer.
« L’homme politique et le haut fonctionnaire avaient une relation simple, remarque Bruno Le Maire. Puis l’un est entré dans l’univers de l’autre, et les relations se sont dégradées. C’est ensuite qu’il y a eu de la violence entre eux. » Car Villepin est devenu ministre. Séduisant héraut du non à la guerre en Irak, au Quai d’Orsay. Inquiétant et sombre à l’intérieur. Le voilà s’imaginant à l’élection présidentielle…
C’est dans ce contexte que surgit l’affaire Clearstream. Le 8 juillet 2004, Le Point a bâti sa « une » autour de cette affaire de listings, où apparaît, parmi une centaine de chefs d’entreprise et de responsables politiques, le nom du père de Nicolas Sarkozy. « Sarkozy, c’est fini ! Si les journaux font leur travail, il ne survivra pas à cette affaire-là », a certifié Villepin au directeur de l’hebdomadaire, Franz-Olivier Giesbert. Sarkozy y voit la preuve que Villepin est l’instigateur de ce qui apparaît vite comme une manipulation. « Entre nous, ce sera une lutte jusqu’à ce que mort s’ensuive… », confie-t-il à ses proches.
S’il n’y avait pas eu entre les deux hommes cette atmosphère de compétition, l’affaire aurait-elle pris de telles proportions ? Elle devient en tout cas la preuve nauséabonde de leur guerre. Tous ceux qui, à l’automne 2005, s’inquiètent de cette hostilité susceptible de compromettre les chances de la droite à l’élection présidentielle sont témoins des mêmes fureurs du premier ministre : « Alliez-vous donc avec lui ! Mais vous verrez, il va exploser ! » Vingt visiteurs rapportent chaque jour à Sarkozy les insultes et les rumeurs que véhicule Villepin sur son compte et sur celui de Cécilia Sarkozy, dont il paraît suivre attentivement les atermoiements. Nicolas Sarkozy, pourtant, a entrepris de le dépouiller méthodiquement. Il accueille François Fillon et les juppéistes évincés&nbs
p;: « toi aussi, il t’a botté le cul ! » Il leur promet que bientôt sonnera l’heure de la revanche. Robert Bourgi, le puissant successeur de Jacques Foccart à la tête des réseaux africains, abandonne à son tour le premier ministre. Le jour de l’investiture de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, alors que Bourgi a été placé dans le cercle réservé à la famille du nouveau président, il lâche seulement au vaincu du jour : « Te voilà maintenant comme un bâtard le jour de la Fête des pères… » Dominique de Villepin, abattu, soufflera devant l’un des derniers chiraquiens ce mot qui lui ressemble : « Sarkozy m’a tiré une balle dans la tête. »
Comment expliquer, pourtant, que les deux hommes n’aient jamais tout à fait rompu ? Comment comprendre que, dans l’entre-deux-tours de la présidentielle, Nicolas Sarkozy ait suggéré à son rival, désormais à terre, de tenir des meetings en sa faveur ? Que la veille de son élection, il soit venu jusqu’à Matignon évoquer avec un Dominique de Villepin sur le départ la composition du futur gouvernement de François Fillon ? Que le 18 juin 2007, après sa victoire à l’Elysée, il lui propose pêle-mêle un poste à l’Union européenne ou une investiture aux élections, que Villepin refusa en bloc ? « Le président ne voulait pas laisser Villepin le pilonner de l’extérieur », assure un conseiller de l’Elysée. « Ils savent l’un et l’autre qu’ils se retrouveront », veut croire Bruno Le Maire. Dans son petit bureau, où il attendait, ces jours derniers, les réquisitions du parquet, Dominique de Villepin n’a trouvé pour sa part que cette explication propre à satisfaire son orgueil : « Il sait bien que je suis relativement préparé à la survie… »
Source: Raphaëll Bacqué (Le Monde)