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Matignon, "le job le plus dur de la République" selon Dominique de Villepin (2/3)

La suite du récit de Dominique de Villepin de ses deux années à Matignon, cité par Raphaëlle Bacqué dans son livre L’enfer de Matignon (Albin Michel).

L’ancien Premier Ministre évoque notamment la frustration liée au temps d’application des décisions, la solitude du pouvoir et le stress inhérent à la fonction.

Les sables de l’administration

(…) Etre premier ministre, c’est se trouver en permanence dans cette complexité qui fait ce que vous décidez passe par beaucoup de tamis, qu’entre le haut et le fin fond de la décision, il y a beaucoup d’obstacles, beaucoup de contraintes. Et de ce point de vue-là, oui, c’est un poste immensément frustrant qui apporte fort peu de satisfactions. Sauf si vous décidez de ne rien faire. Je l’ai observé dans ma longue expérience de fonctionnaire: quand vous décidez de ne rien faire, que les sondages sont bons, que le temps est calme, alors oui, on doit pouvoir sans doute goûter une vie tranquille à Matignon.

(…) J’ai toujours eu le même sentiment: les outils d’information de la République étaient dans le fond terriblement limités. On manque de claviers pour agir, on manque de fils, on manque de réseaux. Et c’est bien la difficulté du pouvoir. Il faut constituer des sources d’information diverses qui, au-delà de la note hiérarchique très largement pasteurisée, très largement écornée et souvent sans imagination, vous permettent de proposer des choses nouvelles. (…)

Quand on veut un sang neuf, il faut s’adresser à d’autres. Car la grande difficulté, c’est bien l’imagination, c’est bien les marges de manoeuvre, c’est bien de sortir des sentiers battus et c’est bien la capacité à rassembler des éléments épars pour pouvoir changer les choses. (…) Spontanément, l’Etat ne vient pas proposer ce qu’on attend de lui. C’est vrai, on est surpris, pour ne pas dire sidéré, de voir à quel point ce qui est proposé est faible.

La solitude du pouvoir

La vérité, c’est que le temps de l’administration n’est pas le temps de Matignon, et que le temps des médias n’est pas non plus le temps de la politique. Matignon est dans l’urgence, dans le souci du résultat. Vous souhaitez répondre immédiatement à une crise, que les crédit soient débloqués rapidement, que les associations puissent les recevoir, comme vous l’avez décidé, dans les heures qui suivent. Vous avez souhaité que les modifications prévues dans les dispositifs scolaires, l’accompagnement des jeunes, tout cela puisse être mis en place rapidement. Tout cela demande du temps. Plus de temps qu’il n’en faudrait pour que l’action politique garde toute sa fraîcheur et toute sa crédibilité. (…)

Il n’y a pas de nuit à Matignon. Vous vous réveillez la nuit pour traiter des questions d’urgence. Tous ceux avec lesquels vous travaillez partent en vacances, en week-end, il faut attendre qu’ils reviennent. Ils ne sont pas libres à la date que vous avez souhaitée, ils partent en congrès étudier la situation de la santé en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Du coup, ce que vous pensiez être un problème partagé apparaît à vos interlocuteurs comme votre seul problème. (…)

Nous sommes dans une bataille des temps où vous avez très vite le sentiment d’être isolé par l’urgence de vos préoccupations. (…)

Stress

Le grand défi à Matignon, c’est d’être à la fois à sa tâche de premier ministre, c’est-à-dire de coordinateur de l’action gouvernementale, d’impulseur de propositions et d’idées nouvelles et en même temps d’être en contact avec les réalités du pays. Le risque étant d’être pris dans une sorte de maelström où tous les jours se ressemblent et où, dans le fond, un peu tel le boxeur qui est KO, vous êtes balancé d’un coin à l’autre du ring. Pour rester debout et pour garder le sens de l’action, il faut des rendez-vous structurés, avec les médias, avec la classe politique, avec les Français. Et c’est tout le sens, justement, de l’agenda du premier ministre qu’il faut en permanence rebâtir.

J’ai trouvé la fonction difficile parce qu’elle demande en permanence un effort sur soi-même. J’ai trouvé difficile de garder jour après jour la même énergie, la même tension. C’est un travail d’usure. Et c’est bien là où je crois que la vie à Matignon, la vie des premiers ministres, doit être marquée par des rythmes. Il y a un moment donné où il devient très difficile de retrouver de l’énergie et de la force. Et pour être franc, je pense que les deux années que j’ai passées à Matignon correspondaient au bon rythme et s’il avait fallu vivre une troisième année, cela aurait été sans doute extrêmement éprouvant. On ne se trompe pas quand on dit qu’il faut régulièrement changer un premier ministre. Un premier ministre ne dure pas cinq ans.

Les médias, voilà l’ennemi

Le rôle de la presse est évidemment très important parce qu’elle est une chambre d’écho. La presse raconte une histoire. Et il est extrêmement difficile de faire abstraction de cette histoire, parce que c’est cette même histoire qui est racontée au peuple français et c’est elle qui est lue par les collaborateurs, par tous ceux qui participent à la vie politique. Donc, ce qui est écrit vaut quasiment force de loi. Même si ce qui est écrit ne correspond pas toujours à la vérité. (…)

Or les médias avaient d’emblée décidé, devant cet attelage gouvernemental qui paraissait très curieux, qu’il y aurait un affrontement entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin. C’était le sujet intéressant. (…) Bien des histoires racontées étaient fausses mais néanmoins il fallait compter avec, parce que l’image médiatique devient pour l’opinion la réalité.

Source: Dominique de Villepin dans L’Enfer de Matignon, par Raphaëlle Bacqué (Albin Michel – 318 pages – 20 euros)

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