Print Shortlink

De la juste valeur en politique…ou cessons de prendre les hommes politiques pour des produits de marché, par Valérie Ohannessian

Rassemblement. C’est le nouveau mot d’ordre lancé dimanche soir par Dominique de Villepin. Il signifie par là deux choses : d’abord que l’heure est grave, exceptionnellement grave ; ensuite qu’il campe dans sa différence (car on ne peut, par définition, rassembler que ce qui est différent). Derrière le changement de forme, il reste une grande cohérence de fond, avec la répétition de ces principes qui donnent du sens et définissent un style. Bref, Villepin reste Villepin. Ouf ! Et nous, où sommes-nous ?

S’adapter sans se renier. C’était tout l’enjeu de l’émission de dimanche soir et sans doute de la nouvelle ligne que s’est imposée l’ancien Premier Ministre. D’aucuns retiendront l’effort dans la forme, l’absence de critique frontale, l’indulgence bienveillante voire les quelques mots d’encouragement ou d’estime… Mais derrière cette façade lisse et irréprochable, l’homme ne concède rien sur le fond. En démontant point par point tout ce qui ne va pas ou pas assez loin, il donne du prix à son « ralliement », qui n’est en aucun cas un renoncement mais une exigence supplémentaire pour mieux peser et être entendu. Il le dit et le répète, la politique ce sont d’abord des principes, ensuite un art d’exécution. Sur les premiers on ne transige pas, sur le second on s’adapte. Sinon, le pragmatisme sans les principes, la tactique sans la stratégie, cela donne de la bouillie pour les chats, l’absence de sens, l’incompréhension des citoyens, le sentiment d’injustice…. et le rejet de la réforme. Or, c’est ce que nous vivons aujourd’hui, malgré la modestie des mesures prises, dans tous les domaines, de l’économie au social, de l’université à la réforme de l’Etat…

En économie, DDV se drape dans une légitimité nouvelle, un peu naïvement assumée, trop récente pour ne pas faire sourire, celle « du chef d’entreprise qui maintenant se rend compte concrètement de la dure réalité du terrain »… On pourra ironiser, cet aveu est sympathique et laisse supposer qu’il n’est pas d’âge ni de condition pour progresser. On en oubliera cette pique, teintée de mauvaise foi, lorsqu’il accuse le Medef d’être à l’origine de l’échec du CPE… Plus sérieusement, le propos est clairement un appel à aller plus loin dans les désormais fameuses réformes structurelles. L’urgence créée par la situation (mais cela fait un an que le premier Ministre a déclaré que la France était en « faillite ») doit y conduire. En guise d’illustration, DDV donne le nécessaire changement d’assiette des cotisations sociales pour éviter de peser sur l’emploi. On comprend l’orientation mais c’est un peu court dans la démonstration. De fait, il manque le mode d’emploi. Plus facile à dire qu’à faire maintenant…

C’est sur le terrain international que l’ancien patron du Quai d’Orsay trouve la mesure de son immense talent. D’un coup, il gagne d’ailleurs en limpidité et en éloquence. Sa hauteur de vue, son intelligence géostratégique, sa pédagogie aussi sonnent juste et précis. Sa dialectique se fait subtile mais didactique lorsqu’il distingue la « guerre » contre le terrorisme (par essence militaire et non gagnable) de la « lutte » contre le terrorisme (multi facettes, allant de l’humanitaire au renseignement..), lorsqu’il en appelle à une politique régionale (incluant le cas du Pakistan) ou à une réflexion sur les limites de l’OTAN et le rôle de l’Europe entre la Russie et les Etats-Unis. Alors, on voit et le sens et l’expérience, et la vision et la maîtrise, dans un discours qui plonge dans les racines de l’histoire mais d’une vivante modernité, ouvert sur un monde palpitant, en devenir, témoin d’une géographie qui rend la France plus petite que jamais et toujours grande si seulement elle le voulait encore.

A la fin de l’émission, et quelles que soient les réserves de forme et de fond que l’on peut nourrir facilement, il reste une indéniable présence, une inspiration stimulante et la trace, un instant palpable, d’une possible ambition pour la France.

L’histoire récente doit-elle nous empêcher de reconnaître ces qualités rares sur la scène politique d’aujourd’hui ? Devons-nous oublier, par souci de complaire, ce qui fut notre motivation, il n’y a pas si longtemps ? Devons-nous adopter ce que nous reprochons au monde de la finance, à savoir une transformation politique immédiate, une actualisation de notre gain dans un souci indécent de maximisation du profit politique à court terme ? Cessons dévaluer l’homme politique à sa valeur de marché, celle que lui donnent non pas les agences de notations mais les instituts de sondages. Lorsqu’il se fonde sur des principes et une morale, il est intemporel, durable, recyclable à l’envi. Et si une envie européenne le prenait, il faudrait l’encourager, le promouvoir, le soutenir, non pas dans une démarche revancharde ou nostalgique, mais dans l’intérêt général de notre pays et de l’Union. Ils ne sont pas si nombreux à pouvoir comprendre que le « non » français au Traité exprime plus une exigence qu’un refus d’Europe, à pouvoir articuler une vision nationale sur une nouvelle dynamique européenne et à dépasser le projet économique dans un sens géostratégique, ce qu’imposent l’élargissement, la lutte pour les matières premières et la confrontation des nationalismes.

Et si tel n’était pas le cas, il faudrait continuer de l’écouter. Nulle pitié mal placée ni bête fidélité. Mais pas de honte non plus. Simplement l’utilité d’un propos référent, de principes qui donnent du sens pour la réflexion et de justes valeurs pour l’action.

Valérie Ohannessian, membre du Bureau du Club Réforme et Modernité

Ecrire un Commentaire