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Hôtel de l'Insomnie, par Domnique de Villepin: "Au coeur du voyage, la solitude"

« Du haut des collines de Tanger, je revois entre ciel et mer les voiles des barques et le ballet des ferries, à l’heure où ma mère s’attardait au comptoir des épices. Au fil des souvenirs, ces images grésillantes n’ont guère changé. Seule la lumière s’est déréglée, presque blanche au milieu, noire sur les côtés. Le bleu de l’ombrelle s’est délavé.

La peur et l’insomnie traversent la vie de la plupart des artistes, comme en témoigne cet étonnant Violoniste à la fenêtre qui représente Matisse lui-même, vu de dos. Tableau intime du peintre à un tournant de sa vie. Il venait alors de s’installer à Nice. Hanté par la crainte de la cécité, il se réfugiait pour jouer de son instrument dans son atelier de musique, une salle de bains aménagée au bout de son hôtel. Dans cette toile, on devine, au loin, les nuages clairs, la mer encadrée par les volets bleus et deux pans noirs de part et d’autre de la fenêtre. La tête du violoniste n’est qu’un orbe blanc. Ce pourrait être lui, ce pourrait être un autre.

Nul ne se souvient de ce musicien et pourtant, quand monte un vieil air à minuit, les yeux fermés, je pense à lui.

Au coeur du voyage, la solitude. Là où l’on marche en terres interdites, il reste si peu de compagnons parmi tant de camelots tireurs de langue.

Si je n’y prenais garde, de faux marbres en fausses politesses, tout basculerait irrésistiblement dans ce palais d’ombres, aux faux airs d’hôtel Pimodan, rendez-vous des Haschischins. Mais où sont mes fidèles alliés, Hippolyte Babou ou Privat d’Anglemont?

Merci aux fétiches, aux revenants et surventants qui, à cette heure, peuplent mon bureau. Au fond du parc, se dresse bien droite la frêle silhouette d’un petit chêne. Ah ! Posséder toutes les images, toutes les musiques, c’est bien la chance du coeur nomade ! Mais pour celui qui veille ici, seule l’insomnie vaut propriété.

Insomnie, l’insomnie toujours. Les journées entières en conservent la trace de grisaille, comme une coulée d’ombre à l’intérieur même de la lumière. Vient la surprise d’une éclaircie soudaine par une journée pluvieuse, une brusque illumination des arbres du parc. A cet instant, je retrouve des terres parfumées, gorgées de soleil: l’île Maurice, l’île Bourbon, notre île de la Réunion. »

Source: Hôtel de l’Insomnie, par Dominique de Villepin (Plon)

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