Une métamorphose s’opère, décisive, méconnue. L’Aigle admet avoir « trop fait l’Empereur » et redevient général. En bref, Napoléon revient vers Bonaparte, abandonnant le manteau césarien du sacre pour revêtir la redingote grise du défenseur de la patrie avec lequel il entrera dans la légende. Les combattants retrouvent leur petit caporal, rapide, précis, énergique.
Il harangue sa garde, ordonne enfin de brûler la moitié des voitures et tous ses papiers: « Cette fois, il n’y aura de salut que pour les braves« , confesse-t-il à Caulaincourt. Au seuil de la bataille, le 25 novembre, il reçoit plus de 20 000 hommes de renforts avec l’arrivée des régiments d’Oudinot et Victor. La relève découvre avec effarement l’état de délitement des survivants ; ces ombres blanches pour la plupart incapables de tenir un fusil. N’en demeure pas moins que l’armée se trouve à nouveau en état de combattre. Pour abuser l’ennemi, Napoléon envoie Oudinot simuler une attaque sur Borisov. Gardien de la rive droite, l’amiral Tchitchagov tombe dans le piège et dégarnit Studienka, où un gué vient heureusement d’être trouvé par le général Corbineau. Après les renforts, la chance revient à son secours. « Voilà donc encore mon étoile ! » s’exclame l’Empereur qui charge le général Eblé et ses 400 pontonniers de bâtir deux ponts de fortune qui permettront le passage. A coups d’images d’Epinal et de récits des survivants, la postérité a retenu le sacrifice de ces héros anonymes, immergés dans une eau glaciale sur un fond vaseux pour réussir l’impossible. Le 26 novembre en fin de journée, les deux ponts longs d’environ 80 m sont enfin achevés. Le plus solide est destiné aux voitures et à l’artillerie ; l’autre aux troupes. Il faut passer vite, très vite, avant que Tchitchagov, revenu de son erreur, n’attaque sur la rive droite et que Wittgenstein, aidé par Kutusov, ne pilonne la rive gauche. Le 27 au soir, l’exploit est accompli: les deux tiers des forces valides, à commencer par la garde, ont passé le fleuve en repoussant les contre-attaques des Russes. Sur la rive gauche, les 10 000 hommes de Victor ont facilement contenu Wittgenstein. La fuite peut continuer. Napoléon se trouve en sécurité.
Source: Dominique de Villepin dans Marianne (numéro 538 – du 11 au 17 août 2007)