La compétitivité des entreprises, l’emploi, le désendettement et les retraites sont les quatre défis qui attendent le prochain président de la République, affirme Dominique de Villepin en détaillant son projet dans « Les Echos ». « Mon ambition est de faire gagner ma famille politique. C’est pour cela que je fais des propositions », affirme-t-il, en précisant qu’il souhaite se rendre dimanche au congrès de l’UMP.
Il vous reste quatre mois à Matignon. Que comptez-vous faire ?
Nous achevons le premier quinquennat de la Ve République. Nous devons travailler jusqu’au bout. C’est indispensable. Dans cette période d’accélération de la mondialisation, nous devons saisir toutes les occasions pour adapter notre pays et mener les réformes nécessaires. La France a tout à y gagner.
Ne risquez-vous pas de bloquer les députés au Parlement et de les gêner dans leur campagne électorale ?
Nous avons pris des dispositions pour que ce ne soit pas le cas. Je comprends parfaitement les contraintes des députés : la session parlementaire s’achève fin février pour leur laisser le temps de faire campagne.
Au risque d’énerver Nicolas Sarkozy, vous répétez que le débat doit s’enrichir et que l’attente des électeurs n’est pas encore satisfaite. Sur quels enjeux la campagne présidentielle doit-elle porter ?
J’ai l’ambition de faire gagner notre famille politique. C’est pour cela que je me bats. C’est pour cela que je fais des propositions. Le grand défi, aujourd’hui, ce sont les difficultés que rencontrent certains Français dans leur vie quotidienne, leur crainte de déclassement : on le voit sur la question du logement. Quelle est la bonne réponse ? Certainement pas l’augmentation des impôts et l’assistance à tout va que propose la gauche.
N’est-ce pas ce que vous avez fait avec les Don Quichotte ?
Pas du tout ! Notre politique du logement représente, depuis quatre ans, un effort sans précédent. Nous n’avons pas brandi une baguette magique : si nous avons pu annoncer des mesures fortes, en particulier le droit opposable au logement, c’est grâce à la dynamique de mises en chantier et de constructions engagée par Jean-Louis Borloo depuis des années. La réponse compassionnelle ne suffit pas. Il faut aller plus loin, définir une vision à cinq ans. La France est confrontée à deux défis majeurs immédiats et à deux défis de plus long terme.
C’est-à-dire ?
Il faut d’abord améliorer la compétitivité de nos entreprises. En France, seules 10.000 entreprises sur 2,6 millions ont de vraies stratégies d’exportation : pour rattraper notre retard, il en faut trois fois plus dans cinq ans. L’Etat doit être le fer de lance de l’innovation dans des secteurs comme ceux de la santé, de l’équipement médical, des biotechnologies. Le rapprochement des entreprises avec les centres de recherche, les universités et les grandes écoles doit être poursuivi sur le modèle des pôles de compétitivité. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi un environnement fiscal et administratif plus simple et plus stable. Le président de la République a pris l’exemple de l’impôt sur les sociétés dont le taux devrait passer de 33 % à 20 % au cours des cinq prochaines années. Ce serait une très bonne chose. Par ailleurs, une soixantaine de taxes pèsent aujourd’hui sur les entreprises, il faut diviser leur nombre par deux d’ici à cinq ans.
Il y a un an, vous disiez que la priorité devait être de rétablir l’équilibre des finances publiques, en arrêtant les baisses d’impôts. Vous avez changé de priorité ?
Je dis simplement que redonner du dynamisme à nos entreprises permettra de créer de la richesse, donc de la recette fiscale, qui compensera le coût de la baisse de l’impôt sur les sociétés. Il y a un équilibre à trouver. La richesse des entreprises fait la richesse des Français et de l’Etat, ne l’oublions pas.
Je voudrais en venir au deuxième défi majeur, l’emploi. En juin 2007, le chômage sera retombé à 8,2 %, son plus bas niveau depuis un quart de siècle. La prochaine frontière d’ici à cinq ans, ce sont les 6 %. Nous n’y arriverons pas sans de nouvelles initiatives. Je vois plusieurs pistes. La première, c’est la fusion entre l’ANPE et l’Unedic proposée par le président de la République. Nous l’avons rendue possible en rapprochant les guichets et les personnels. La deuxième piste, c’est une flexi-sécurité à la française, sur le modèle du contrat nouvelles embauches. Peut-on améliorer le CNE, qui a permis de créer des milliers d’emplois ? Peut-on l’élargir ? Je le crois, dans une large concertation avec les partenaires sociaux. La réponse au chômage est dans le pragmatisme, pas dans l’idéologie. La troisième réforme à engager est celle des allocations chômage. Elles doivent être plus justes : peut-on accepter que près de deux jeunes chômeurs sur trois ne soient pas indemnisés ? Que beaucoup de femmes en situation de précarité en soient écartées ? Non. Mais les allocations doivent aussi être plus incitatives à la reprise d’un travail, ce qui suppose un meilleur plafonnement et un meilleur contrôle. Je souhaite enfin que nous cassions la dualité du marché du travail. Car que voyons-nous ? D’un côté, des emplois stables, bien rémunérés, qualifiés. Et, de l’autre, des emplois instables, mal rémunérés, peu qualifiés. La clef pour sortir de cette situation, c’est la formation. Je propose une année de formation gratuite pour ceux qui ont une faible qualification.
Faut-il accorder une allocation autonomie aux jeunes défavorisés, comme vient de le préconiser le Centre d’analyse stratégique ?
Le Centre propose deux choses : une dotation dès le plus jeune âge pour les jeunes les plus défavorisés, pour démarrer dans la vie avec un capital. Et un système de bourses et de prêts beaucoup plus ambitieux et beaucoup plus généreux pour financer les études des jeunes de plus de dix-huit ans. Je suis très favorable à ces propositions, qui prolongent les mesures que j’ai prises pour l’égalité des chances. Les jeunes ont été les perdants des trente dernières années. Donnons-leur les moyens de voir l’avenir avec confiance.
Comment analysez-vous votre échec sur le CPE ?
C’était sans doute prématuré. Mais où sont aujourd’hui les solutions au chômage des jeunes ?
Le contrat de travail unique est-il une solution pour assouplir le marché du travail ?
Simplifier les contrats de travail, c’est une bonne orientation. Mais il faut tenir compte aussi de la diversité des différents secteurs. Une fois encore, soyons pragmatiques.
Après l’élection, faudra-t-il agir vite, en cent jours par exemple, ou avancer prudemment, par expérimentation ?
Les deux. Il faut des résultats rapides pour crédibiliser l’action, mais, dans des domaines sensibles, il est sage d’agir par l’expérimentation.
Je voudrais en venir aux deux défis de long terme que nous avons à relever. Le premier est celui du désendettement. En 2006, nous avons réussi avec Thierry Breton à diminuer le poids de l’endettement. Cette action sera poursuivie en 2007. Nous pouvons équilibrer les finances publiques à la fin de la décennie. L’enjeu, je le répète, est essentiel. Il s’agit de retrouver des marges de manoeuvre afin d’offrir aux Français des services publics plus performants : est-ce qu’on préfère moderniser les urgences hospitalières et les universités pour répondre aux besoins des Français, ou payer les intérêts de la dette ? Il y a un choix à faire.
Votre objectif pour l’équilibre des finances publiques, c’est 2010. Le reporter à 2012, comme le préconise l’UMP, vous semble-t-il impardonnable ?
Il est important de garder ce cap, car une fois qu’on ouvre une brèche, on sait ce qui arrive…
L’autre défi, ce sont les retraites. La réforme de 2003 a remis le système sur de bons rails, mais les problèmes ne sont pas tous réglés. Si nous voulons garantir la pérennité des retraites, soyons clairs avec les Français : il faudra travailler plus longtemps, pour rejoindre l’ensemble des grands pays européens. Nous devons aussi améliorer la lisibilité de notre système : chacun doit savoir précisément combien il va toucher. Enfin, il faut plus de justice et d’égalité. Le rendez-vous de 2008 devra être l’occasion d’aborder, au cas par cas et dans la concertation, la question des régimes spéciaux. Certains métiers qui étaient pénibles autrefois ne le sont plus, d’autres le sont devenus et ne sont pas assez compensés. De ce point de vue, je regrette que la négociation entre les partenaires sociaux sur les métiers pénibles n’ait pas abouti. Pour avancer, je constituerai dans les prochaines semaines la Commission de revalorisation des pensions prévue par la loi de 2003.
François Hollande juge inévitable une hausse de la CSG au lendemain des élections. Et vous ?
Non, l’alourdissement des prélèvements sociaux et fiscaux n’est pas la réponse aux problèmes des Français. Le rendez-vous de 2008 ne sera pas une simple clause de revoyure. Les paramètres des régimes devront être réévalués.
Il faudra donc demander plus d’efforts aux Français au cours du prochain quinquennat ?
Il s’agit surtout de mobiliser aujourd’hui toutes les énergies qui sont disponibles et qui ne demandent qu’à s’exprimer. L’allongement de la durée de vie change la donne de nos sociétés modernes : ce sera l’un des grands enjeux des années à venir que de faire de la pédagogie sur le rôle et la valeur du travail dans notre société.
Le projet de l’UMP est-il à la hauteur des enjeux que vous dessinez ?
Le projet de l’UMP est un bon projet. Il tranche sur les propositions frileuses et datées du Parti socialiste. A nous désormais de l’enrichir pour gagner en 2007.
Dans ce qui restera de votre passage à Matignon figure le patriotisme économique. S’agit-il d’un interventionnisme conjoncturel ou d’une politique durable ?
Avec le patriotisme économique, j’ai dit non au fatalisme. Des entreprises, ce sont d’abord des hommes et des femmes, des traditions, des produits et des innovations à valoriser. Dans mon esprit, il n’est évidemment pas question de construire une ligne Maginot ou d’oublier l’Europe. La France et l’Europe doivent défendre leurs intérêts, rassembler leurs forces comme le font tous les autres grands blocs économiques. Affirmer une volonté politique, c’est être fidèle à l’héritage gaulliste.
On ne peut pas dire que votre politique ait été couronnée de succès. Arcelor est passé aux mains de Mittal…
Mais nous avons obtenu des garanties sur la localisation des activités et sur les intérêts des salariés : c’est l’essentiel.
Croyez-vous encore à la fusion Suez-Gaz de France ?
Oui. Ce projet industriel a toute sa cohérence. Il est utile pour les salariés, intéressant pour les Français, nécessaire pour notre pays.
Le Medef vient d’émettre des recommandations sur le salaire des grands patrons. Est-ce suffisant ?
Les disciplines sont d’autant plus fortes qu’on se les impose à soi-même. Plus on monte dans la hiérarchie économique et sociale, plus on doit donner l’exemple. En matière de stock-options et de « golden parachutes », certains excès sont évidents : nous avons voulu les corriger en imposant la transparence et le contrôle des rémunérations des dirigeants. Si ces excès perdurent, il faudra aller plus loin dans un cadre européen.
Il vous reste à procéder à un certain nombre de nominations. L’opposition envisage de les remettre en cause, si elle est élue. Cela vous émeut-il ?
Ce n’est pas faire preuve d’un grand esprit républicain : un mandat c’est un mandat, cinq ans c’est notre règle constitutionnelle. Et je peux vous garantir que nous faisons nos choix suivant la seule qualité et la compétence des hommes et des femmes.
Que voudriez-vous que l’on retienne de votre passage à Matignon ?
Que l’action politique peut encore changer les choses et donner des résultats. Sur le chômage, sur la croissance, sur la lutte contre les inégalités et les discriminations, notre pays a fait des progrès. Je m’en réjouis pour la France, mais tout l’enjeu aujourd’hui est de persévérer et d’aller plus loin.
La France n’a donc pas besoin d’une rupture ?
Je ne veux pas me battre avec les mots. Une fois encore, nous avons besoin d’ambition et de détermination pour les Français. Qui sommes-nous ? Quelle sera la force de notre voix en Europe et dans le monde ? Nous devons avoir conscience que la gauche et la droite n’apportent pas les mêmes réponses. Dans cinq ans, suivant que l’on aura fait confiance aux uns ou aux autres, nous n’aurons pas le même pays. Je suis pour ma part convaincu des capacités des Français et des chances de la France.
Irez-vous dimanche au congrès de l’UMP ?
Naturellement, je souhaite m’y rendre. Le rassemblement doit se faire dans le respect de chacun. C’est ainsi que nous créerons la dynamique indispensable pour la victoire. Et je sais que Nicolas Sarkozy partage pleinement cette volonté. Je suis Premier ministre de Jacques Chirac. Chacun peut donc comprendre que je ne me prononce pas avant qu’il ait fait part de sa décision.
Source: Les Echos (propos recueillis par Cécile Cornudet, François Fressoz, Erik Izraelewicz et Jean-Francis Pécresse)