Sous le titre « Nicolas Sarkozy est-il invincible? » et sous la plume du journaliste Eric Branca, l’hebdomadaire Valeurs Actuelles évoque la possible candidature de Dominique de Villepin à l’élection présidentielle de 2007.
Si sa désignation comme candidat de l’UMP à la présidentielle est acquise, les amis de Dominique de Villepin s’interrogent – de moins en moins discrètement – sur sa capacité à rassembler une majorité de Français au second tour.
Ce n’est encore qu’une petite musique mais son refrain commence à agacer sérieusement la direction de l’UMP : et si le meilleur dans les sondages n’était pas le meilleur dans les urnes ?
Posée surtout par des parlementaires estampillés “villepinistes”, la question en dissimule une autre, plus insidieuse encore : les amis de Nicolas Sarkozy ne seraient-ils pas en train de commettre la même erreur que ceux d’Édouard Balladur qui, un an avant l’élection présidentielle de 1995, proclamaient, enquêtes d’opinion à l’appui, que les jeux étaient faits ?
À titre personnel, le principal intéressé, qui a vécu de l’intérieur la campagne de l’ancien premier ministre, assure qu’il ne se laisse pas griser par les sondages : « Tout est loin d’être gagné », insistait-il l’autre semaine devant le comité exécutif de l’UMP.
Proche parmi les proches de ce même Sarkozy, le ministre délégué aux Collectivités territoriales, Brice Hortefeux, ne dit pas autre chose, et avec lui ceux qui ont l’expérience des campagnes gagnées comme des campagnes perdues. Bref, ceux qui cultivent le calme des vieilles troupes.
Mais pour un Hortefeux, combien d’autres, notamment parmi les ralliés de fraîche date, se laissent aller, déjà, à distribuer des portefeuilles, voire à désigner ceux qui auront des comptes à rendre pour cause de chiraquisme excessif.
Classique en politique, le petit jeu a cependant pris un ton aigu après l’affaire du CPE et la tempête Clearstream qui, au début de l’été, ont pu laisser croire que Dominique de Villepin était éliminé du paysage. L’atmosphère est devenue tellement tendue, à l’UMP même, pour les fidèles du président de la République et pour les amis du premier ministre, que ceux-ci ont choisi de s’organiser.
Michèle Alliot-Marie, la première, a laissé entendre, le 18 juin (date prédestinée ?), qu’elle n’« excluait rien ». Elle ajoutait le 2 septembre à la tribune de l’université d’été UMP de Marseille : « On peut très bien imaginer une autre candidature après le congrès du 14 janvier. Je ne crois pas aux campagnes gagnées d’avance. »
Dans l’entourage de Nicolas Sarkozy, on s’était alors employé à relativiser les choses : « MAM veut faire monter les enchères. Elle est, en fait, candidate sans le dire à Matignon. » Aujourd’hui, en tout cas, la ministre de la Défense semble avoir relevé d’un cran ses ambitions : « Pour de nombreux militants de l’UMP, confiait-elle au Figaro du 10 octobre, je suis la seule à pouvoir battre Ségolène Royal. »
Entretemps, elle s’est dotée d’une structure de réflexion qui pourrait, du jour au lendemain, se muer en association de financement pour une éventuelle campagne électorale menée par elle… ou par un autre. Son nom est en soi tout un programme : “Le chêne”, par référence à son dernier livre, Le chêne qu’on relève (Odile Jacob), allusion non moins transparente aux Chênes qu’on abat d’André Malraux, viatique de toute une génération de gaullistes venus à la politique après la mort du Général…
Défendre (ou ressusciter) l’âme du gaullisme face à un Sarkozy réputé “atlantiste” à l’extérieur et “communautariste” à l’intérieur, n’est-ce pas un peu court ? On se souvient que le principal bilan du chiraquisme (dont est issue MAM) fut justement de rompre avec la spécificité gaulliste – sur l’Europe en particulier – pour permettre aux centristes et aux libéraux de nouer une alliance durable avec l’ancien RPR, puis de se fondre avec lui dans l’actuelle UMP, création qui doit tout à Chirac et bien peu à Sarkozy ?
La politique fonctionnant sur les symboles, cette référence obligée au gaullisme n’est, en fait, qu’un signal de ralliement permettant de fédérer tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le président de l’UMP. Et souhaitent garder ouverte, le plus longtemps possible, la possibilité d’une alternative qui pourrait s’appeler Villepin.
C’est si vrai que, parmi la vingtaine de députés et la petite dizaine de ministres qui reconnaissent travailler d’arrache-pied à cette éventualité, certains ne se revendiquent pas chiraquiens ni a fortiori gaullistes. Pourquoi, alors, soutiennent-ils Villepin davantage que Sarkozy ?
Leur position tient en deux arguments.
L’un de fond : la rupture est un concept « anxiogène et négatif » (dixit François Goulard) qui ne correspond pas à la mentalité française. Il renforce la réputation “d’agitation” que traîne derrière lui Sarkozy (selon Jean-Louis Debré) et risque d’opposer entre elles les catégories de Français (actifs contre retraités, salariés du privé contre fonctionnaires, citoyens promus en raison de leur appartenance à une minorité “visible” et citoyens laissés sur le bord du chemin parce qu’ils n’appartiennent à aucun groupe de pression).Toutes choses qui risquent de laisser des traces quand la droite devra se rassembler au second tour… Et pour autant, murmurent-ils, que le favori des sondages n’« explose pas en vol d’ici le premier », comme Raymond Barre en 1988 ou Édouard Balladur en 1995 !
Tout en admettant que Dominique de Villepin ne souscrirait pas de gaieté de cœur à sa définition, Hervé Mariton voit au contraire le premier ministre comme un authentique « conservateur » dans le sens britannique fixé par Disraeli : « un responsable doté du double courage de réformer ce qui ne fonctionne pas et de conserver ce qui a fait ses preuves. » Quand Sarko « investit tous azimuts le champ du conflit », Villepin investit celui du « rassemblement » – l’environnement, la lutte contre le chômage –, résume Mariton, qui (pour une fois) cite de Gaulle : « Il peut s’avérer que le chemin le moins démagogique soit accessoirement un bon calcul. »
L’argument de forme, enfin. Selon les villepinistes, la hâte de Sarkozy de verrouiller le calendrier de sa propre désignation par l’UMP peut se révéler contre-productive. En bouclant la liste des candidats à la candidature à la mi-décembre, et en proclamant, le 14 janvier, qu’il sera soutenu par le mouvement, on risque, plaident-ils, de fermer le jeu trop tôt.
C’est ce que pense aussi Jean-Pierre Raffarin, pour qui la « moindre des choses » serait d’attendre que Jacques Chirac ait annoncé son intention de ne pas se représenter avant de réclamer, à son tour, le soutien de l’UMP.
Quant à Dominique de Villepin qui, le 8 octobre, au Grand Jury RTL-le Figaro-LCI, a indiqué publiquement pour la première fois que Sarkozy n’était pas, à ses yeux, le « seul candidat possible », sa règle de conduite est claire : il ne prendra sa décision qu’une fois confirmée la décision de Chirac de ne pas rempiler.
Ce qui lui a valu, dès le lendemain, cette réplique pour le moins brutale du président de l’UMP, invité de France Inter : « S’il veut y aller, qu’il le dise maintenant. »
Course de lenteur contre précipitation.
Pourquoi maintenant ? C’est toute la question, que refusent justement de trancher les partisans du premier ministre. Que Nicolas Sarkozy ait un intérêt personnel à geler les rapports de force, c’est une chose, expliquent-ils en substance. Que cela soit aussi l’intérêt de la droite dans son ensemble en est une autre. Question subsidiaire : que se passera-t-il si le ministre de l’Intérieur, désigné candidat de l’UMP par 99 % des militants, décroche brutalement dans l’opinion deux mois avant l’élection ? Autrement dit si la logique du “tout sauf Sarkozy”, agitée par l’extrême gauche, aboutissait à renforcer Ségolène Royal de manière décisive pour le second tour ?
Parce qu’ils veulent croire que Villepin cristallise moins d’oppositions frontales que Sarkozy, les partisans du premier ministre se sont donc engagés dans une course de lenteur dont l’enjeu n’est pas mince : faire admettre au président de l’UMP que s’il est le meilleur pour l’instant, il pourrait ne pas le rester demain, pour peu que la perspective de sa défaite remobilise la gauche comme un seul homme.
De François Goulard (ministre de la Recherche) à Henri Cuq (Relations avec le Parlement) et de Brigitte Girardin (Outre-Mer) à Christian Jacob (Fonction publique) en passant par Philippe Bas (Sécurité sociale), Catherine Colonna (Affaires européennes) ou Léon Bertrand (Tourisme), les ministres non sarkozistes du gouvernement, qui se réunissent chaque mardi avec la vingtaine de parlementaires acquis au premier ministre, ont fixé leur choix sur une dialectique qu’ils restituent à la virgule près : si Nicolas Sarkozy reste le meilleur, qu’il soit assuré que nous le soutiendrons. Si un autre se révèle plus capable de gagner, nous aimerions être certains de la réciproque…
À peine réélu, dimanche dernier, à la Mairie de Bordeaux, Alain Juppé ne les a pas contredits en proclamant qu’il estimait urgent… d’attendre avant de se prononcer sur le meilleur candidat de l’UMP en 2007 !
L’ancien premier ministre pensait-il à lui ? Même ses proches en conviennent : ce n’est pas en sept mois qu’on se met en position de briguer une élection présidentielle… Mais sans être une dream team en mesure, pour l’heure, de faire trembler Sarkozy, l’alliance MAM-Villepin-Juppé, parrainée de loin par Chirac, a déjà la vertu de le faire sortir de ses gonds. Ce qui, aujourd’hui, suffit à leur bonheur…
Que restera-t-il de tout cela quand, le 14 janvier 2007, le président de l’UMP sera massivement désigné par les 280 000 militants du parti comme leur seul candidat ?
On peut faire confiance au ministre de l’Intérieur pour orchestrer l’événement, et sur ses lieutenants pour cataloguer dans la catégorie des diviseurs, épithète plutôt mal portée en politique, les mauvais joueurs qui oublieraient de s’en réjouir. Ce jour-là, les grandes considérations sur la philosophie gaullienne de l’élection présidentielle (« qui ne doit pas être prise en otage par les partis », etc.) paraîtront, sur l’instant, bien poussiéreuses. Elles le resteront si Nicolas Sarkozy l’emporte, le 6 mai suivant. Dans le cas contraire, Dominique de Villepin disposera de cinq ans pour les remettre au goût du jour…
Source: Eric Branca (Valeurs Actuelles)
http://www.valeursactuelles.com/magazine/france/index.php?num=3646&position=1&nb=3