Dans un entretien au Parisien ce dimanche, l’ancien Premier ministre livre son point de vue sur les réformes menées par le gouvernement, notamment sur la généralisation du Revenu de solidarité active (RSA) et son financement. « Une bonne mesure », juge t-il.
Par ailleurs, Dominique de Villepin, devenu en janvier dernier avocat au Barreau de Paris, n’écarte pas un retour sur la scène politique. « La période actuelle est une période riche pour moi. On verra bien quelle forme prendra dans l’avenir ma passion pour le débat public ». « Je marque clairement l’esprit dans lequel je travaille : celui du rassemblement. La priorité de tous aujourd’hui, c’est d’accompagner nos compatriotes qui vivent dans l’anxiété et les difficultés pour leur permettre de passer ce cap ».
L’ancien ministre des Affaires étrangères livre enfin son point de vue sur la crise dans le Caucase. « Les relations entre l’Europe et la Russie sont cruciales et la solution du conflit est politique », estime t-il.
Ancien Premier ministre devenu avocat international, Dominique de Villepin publie « La chute ou l’Empire de la solitude, 1807- 1814″ (Perrin), une fresque passionnante sur la chute de Napoléon et, comme l’écrit l’auteur, « ces années tragiques pour la France ».
Le Parisien: Y a-t-il avec Moscou un risque de retour à la guerre froide, voire, comme l’a suggéré Bernard Kouchner, de guerre tout court ?
Dominique de Villepin: La situation est très différente de l’époque de la guerre froide. Nous ne sommes plus dans une logique d’affrontement de blocs idéologiques. Donc, la comparaison ne vaut pas. Mais, c’est vrai, on assiste au retour de profondes tensions sur la scène internationale. Dans le cas du Caucase, il y a l’ambition des Etats-Unis de mieux garantir leurs approvisionnements énergétiques et d’accroître leur influence. En face, la Russie craint de perdre toute influence sur des pays qui ont longtemps été dans sa mouvance…
Quelles relations faut-il avoir avec la Russie ?
Les relations entre l’Europe et la Russie sont essentielles. Il y a, entre nos pays, des intérêts profonds. Il faut sortir de la suspicion. Il faut que l’Europe parle d’une seule voix, définisse une stratégie commune.
Certains Européens sont pourtant allés jusqu’à réclamer des sanctions contre Moscou…
Il faut retrouver des relations normales avec la Russie, reprendre langue avec elle. Nous sommes confrontés non pas à une crise, mais à des crises. Derrière la Géorgie, d’autres foyers d’inquiétudes se manifestent : on le voit avec l’Ukraine ou la Moldavie. Il est crucial de remettre l’ensemble de ces sujets au coeur d’un dialogue politique entre l’Union européenne et la Russie. Il ne faut pas céder à la tentation d’un affrontement entre l’Otan et la Russie. Pour cela, oui, l’Europe a un rôle central à jouer. Il y a entre nous de véritables intérêts économiques, sociaux, politiques, culturels, qui doivent nous permettre de nous retrouver. Et si des garanties de sécurité pour la Géorgie doivent être recherchées au-delà de l’échelon européen, pourquoi ne pas le faire dans le cadre conjoint du conseil Otan-Russie ?
La France a-t-elle des responsabilités particulières ?
Oui, ne serait-ce que parce qu’elle assure la présidence de l’UE et parce que Nicolas Sarkozy a pris l’initiative, à juste titre, de se concentrer, quand la guerre a éclaté, sur l’obtention d’un cessez-le-feu. La France doit avec l’Europe défendre le principe d’indépendance et de souveraineté de la Géorgie. Mais la Géorgie ne saurait faire abstraction des spécificités de l’Ossétie et de l’Abkhazie. Comment ne pas voir une volonté de revanche des Russes après l’indépendance du Kosovo, considérée par eux comme une atteinte directe à leurs intérêts ? Il y a eu aussi la perspective agitée par les Etats-Unis d’une intégration de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’Otan, vécue par Moscou comme un casus belli. La Russie est inquiète de l’instabilité politique à ses frontières.
Ce qui se joue en Afghanistan est-il un combat décisif contre le terrorisme islamiste ?
C’était le sens premier de l’intervention décidée en 2001 à la suite du 11 Septembre, pour faire face au régime des talibans qui avait inscrit le terrorisme au coeur de son action. Mais entre-temps, notamment du fait de la guerre en Irak, les choses ont évolué. Il est indispensable d’accompagner toute intervention de ce type d’un calendrier de retrait. Car nous savons que l’intervention de troupes étrangères nourrit des réactions profondes contre ceux qui sont perçus très vite comme des occupants. Pas question évidemment de rendre public un tel calendrier ce serait se mettre dans la main des terroristes , mais nous devons développer des stratégies politiques, économiques et régionales favorisant cette perspective de retrait, et non pas des présences pérennisées qui sont dangereuses.
Hervé Morin envisage l’envoi, en renfort en Afghanistan, de forces spéciales…
Première exigence : redéfinir notre stratégie à partir du drame que nous venons de vivre. La France doit défendre sa voix originale vis-à-vis de l’Otan pour pouvoir peser sur lui. La France doit rester libre d’apporter une participation, libre aussi de réduire, le cas échéant, ses troupes. Il faut restaurer en Afghanistan la crédibilité, l’image et la perception de notre action commune.
Avec la Chine, est-ce la nouvelle première puissance mondiale qui émerge ?
Oui, sans doute ! A la clé, un nouveau monde se profile. Nous ne pouvons pas ignorer cette partie de la planète. De grandes crises comme l’Iran, le Moyen-Orient, le Darfour ne peuvent pas être réglées sans un partenariat constructif avec des puissances comme la Russie et la Chine. Il faut trouver les moyens de travailler avec elles de la façon la plus constructive. Je ne crois ni à la logique de la confrontation ni non plus à la stratégie de donneur de leçons. Nous devons rester fidèles aux principes qui sont les nôtres, mais avec le souci d’être le plus efficace possible. Car, soyons-en bien conscients, les Russes et les Chinois ne voient pas les choses comme nous. Ils n’ont pas le même regard que nous sur la planète. Ils voient les hypocrisies qui sont parfois les nôtres comme les injustices que nous tolérons.
Vous pensez à quoi ?
A la Palestine, à Guantanamo, à l’intervention militaire en Irak. Dans l’idée qu’ils se font de leur pays, la Russie, la Chine et bien d’autres ont aujourd’hui une priorité : leur développement économique. Et n’oublions pas aussi cette donnée essentielle : leur nationalisme. S’opposer frontalement à eux donnerait l’effet inverse de ce que nous souhaitons.
La récession nous menace-t-elle ?
Oui. Nous sommes devant des crises majeures. Une crise conjoncturelle particulièrement sévère dont nous mesurons déjà les premières conséquences : croissance, emploi, commerce extérieur. A cela s’ajoute une crise structurelle : le basculement d’un monde à l’autre. Une situation de domination occidentale de cinq siècles prend fin et nous découvrons les risques et les inconvénients de la dépendance : sur le plan énergétique comme sur le plan financier. Nous devons repenser l’organisation économique du monde et dialoguer avec des pays avec lesquels nous n’avions guère l’habitude de parler.
Approuvez-vous la généralisation du RSA et ses modalités de financement ?
C’est une bonne réforme. Voilà, pour l’ensemble des Français confrontés à des difficultés et qui ont le souci d’un retour accéléré à l’emploi, une mesure de justice sociale. Au lendemain de l’élection présidentielle, au temps du paquet fiscal, j’avais regretté qu’il n’y ait pas un geste fort en la matière.
Que vous inspire le PS à La Rochelle ?
Les divisions, à ce point, ne servent pas le débat politique. Personne ne peut se réjouir d’une opposition faible. Il peut même être dangereux de voir des insatisfactions et des frustrations s’exprimer demain sous d’autres formes, plus violentes.
Quand allez-vous reprendre du service en première ligne, se demandent certains ?
Je sors de quinze ans de politique active. Je crois à l’importance des rythmes. Il faut savoir prendre du recul. Je marque clairement l’esprit dans lequel je travaille : celui du rassemblement. La priorité de tous aujourd’hui, c’est d’accompagner nos compatriotes qui vivent dans l’anxiété et les difficultés pour leur permettre de passer ce cap.
Et vous ?
En fonction des évolutions, des orientations, des circonstances… On
verra, je verrai.
Vos relations avec Sarkozy paraissent apaisées…
On a vu, au fil des mois, des évolutions dans la gestion des crises extérieures comme de la politique intérieure. Je m’en réjouis.
Source: Henri Vernet et Dominique de Montvalon (Le Parisien)
Les vidéos de l’interview sont en ligne sur le site Internet du Parisien: