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Clearstream, l’obsession Villepin

L’affaire Clearstream vire à la mascarade judiciaire. Depuis trois mois, les juges envoient promener tous ceux qui ont le culot de contester leur vision binaire du dossier. Jeudi, le président de la chambre de l’instruction a rejeté l’ultime demande en cours, l’audition de Claude Guéant, l’actuel secrétaire général de l’Elysée. Prière de s’en tenir à l’histoire officielle : une simple guéguerre entre Sarkozy et Villepin qui aurait commencé en janvier 2004 dans le bureau du second au Quai d’Orsay. Tout porte pourtant à croire que cela aurait pu démarrer trois ans plus tôt, en d’autres cénacles, liés aux Renseignements généraux (RG).

Commençons par l’anecdote, la mention dans les faux listings de vedettes d’origine corse : la mannequin Laeticia Casta et la chanteuse Alizée. Seule explication rationnelle à leur présence incongrue – elle n’est pas terrible, mais il n’y a guère mieux faute d’une instruction judiciaire plus poussée -, le présumé faussaire, Imad Lahoud, était en relation avec un policier des RG en charge des milieux corses…

Plus sérieusement, figurent dans les listings tous les protagonistes de l’Angolagate. Les principaux acteurs de cette affaire d’armement (Pierre Falcone, Arcadi Gaydamak…), mais aussi des seconds rôles (Samuel Mandelsaft, Robert Aflalo…) inconnus du grand public. Ces derniers figurent par contre dans les carnets d’Yves Bertrand, inamovible directeur des RG de 1992 à 2004, ou dans des notes de sa fidèle enquêtrice Brigitte Henri. L’un et l’autre ont été en contact direct ou indirect avec Lahoud, qui s’est un jour vanté auprès de la DGSE d’avoir « accès aux blancs des services », ces notes anonymes des RG.

Un magistrat normalement constitué chercherait à y voir plus clair. Au contraire, la justice siffle la fin de la récré. L’histoire Clearstream, telle que racontée au pôle financier, est la suivante : fin 2002, Lahoud, sortant de prison (à cause d’une précédente affaire financière), aurait été repris en main par la DGSE, puis par Gergorin (numéro 2 d’EADS), puis par le général Rondot, et enfin par Villepin. Sauf que, avant d’être placé en détention provisoire, Lahoud semble surtout avoir été aux mains des RG. Dès mai 2001, Bertrand notait : « pourrait Wer cLJ », comprendre « travailler contre Lionel Jospin » à l’approche de la présidentielle. Curieusement, le registre des visiteurs de Lahoud en prison a disparu.

Depuis la clôture de l’instruction, en mars, les magistrats refusent toute demande d’audition risquant d’impliquer les RG. Un interrogatoire en bonne et due forme d’Yves Bertrand ? « Le travail réalisé concernant M. Bertrand (écoutes téléphoniques, perquisitions et auditions) n’a pas mis en évidence d’éléments justifiant la poursuite des investigations », rétorque le président de la chambre de l’instruction, Daniel Magdeleine. Quant à l’audition de son successeur à la tête des RG, Joël Bouchité, il n’existerait « aucun pouvoir de coercition » à son endroit. Vaste plaisanterie : les juges ont perquisitionné la DGSE, mais ils n’oseraient pas profaner les RG ?

Quand à l’audition de Claude Guéant, les juges estiment qu’elle « n’apparaît nullement utile à la manifestation de la vérité ». Ce fidèle du chef de l’Etat a pourtant confirmé au Canard enchaîné une engueulade sarkozienne auprès de Bertrand, en 2005, l’accusant « en termes vifs d’être l’instigateur de l’affaire Clearstream, et ce sur la base de sources crédibles ».

Seul le parquet a obtenu des juges d’Huy et Pons une réouverture de l’enquête sur un point très particulier : démontrer que Révélation$, le livre de Denis Robert paru en 2001, serait tellement mal ficelé que tout le monde aurait dû comprendre d’entrée que tout ce qui touche à Clearstream serait forcément frelaté. Sauf que les parquets de Paris et de Luxembourg avaient alors enquêté, comme s’il y avait du grain à moudre…

Source: Renaud Lecadre (Libération)

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