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Dominique de Villepin à la presse suisse allemande (1/3): "Dans l'OTAN, la France perd son originalité"

Interview de Dominique de Villepin à la presse suisse allemande…

Interrogé sur le rôle de la France en Lybie, le président de République Solidaire rappelle que l’initiative militaire française « est juste, aussi longtemps qu’elle se fait dans le cadre de la résolution de l’ONU » et réaffirme son attachement à la souveraineté lybienne: « Le peuple libyen doit pouvoir décider lui-même de son destin. Cela doit rester sa révolution. Nous devons uniquement aider les libyens, en les protégeant des abus de la supériorité militaire de Kadhafi. »

Dominique de Villepin réaffirme son opposition au retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN: « Tant que la France se tenait éloignée de l’OTAN, nous avions toujours la possibilité, parfois d’intervenir, parfois d’en rester éloigné, parfois de construire une alliance. Mais maintenant, nous arrivons tout de suite dans un gros tourbillon, comme en Libye, qui à la fin, nous engloutit. Je regrette, qu’avec notre adhésion à l’OTAN, nous ayons perdu notre originalité ».

Monsieur de Villepin, la France a donné l’impulsion à la communauté internationale en Lybie. Était-ce juste ?

L’initiative était indispensable. Elle est juste, aussi longtemps qu’elle se fait dans le cadre de la résolution de l’ONU. Le but avoué de la résolution « 1973″ est bien de protéger les civils. Cela doit rester absolument ainsi.

Mais maintenant, il apparaît que l’intervention sort largement du but fixé.

Précisément, c’est le problème. Plusieurs puissances jugent approprié d’envoyer d’une manière ou d’une autre des troupes au sol en Lybie. Ou alors, elles jouent avec l’idée d’équiper les rebelles. Or nous ne devons pas intervenir directement dans le conflit politique lybien.

Mais alors Kadhafi est vainqueur à la fin.

Dans tous les cas, nous devons chercher par tous les moyens possibles, politiques et diplomatiques, à prendre le relai de l’action militaire. Les premières démarches de l’ONU allaient dans ce sens: les pressions économiques et financières, le gel des biens du Colonel Kadhafi et des siens, et la procédure déclenchée auprès de la Cour internationale à La Haye. Ce sont des éléments d’une stratégie par laquelle on peut placer le régime lybien sous pression diplomatique.

Kadhafi peut bien contourner cette pression, ce qu’il a prouvé durant des décennies.

Voyez-vous, ce que nous entreprenons aujourd’hui en Lybie doit aussi être possible plus tard dans d’autres pays. C’est pourquoi il est important que les règles soient respectées, que l’Occident ne mine pas lui-même sa propre légitimité. Dans ce cas, il perdrait aussi l’appui des institutions sur lesquelles il devrait compter : l’Union Africaine et la Ligue Arabe.

L’Occident ne doit-il pas provoquer un changement de régime par son intervention – même en secret?

Non, les Etats sont souverains. Le peuple libyen doit pouvoir décider lui-même de son destin. Cela doit rester sa révolution. Nous devons uniquement aider les libyens, en les protégeant des abus de la supériorité militaire de Kadhafi.

Etait-ce correct d’envoyer l’OTAN?

Non, cela a été un mauvais signal. J’étais depuis le début contre. L’OTAN a mauvaise réputation dans le monde arabe et en Afrique. Le danger est grand que l’action placée sous son égide soit ressentie négativement et génère le rejet. A présent, nous devons nous assurer que la conduite politique des opérations reste, autant que possible, multilatérale.

Comment agit l’Union Européenne dans ce dossier?

Une nouvelle fois, nous voyons ici les limites de l’Europe politique – ainsi que les limites des ambitions communes en matière de défense. A la fin, il ne reste que l’axe franco-britannique qui de surcroît, a été construit de façon strictement bilatéral. C’est regrettable, mais pas surprenant: cela démontre que la France, avec son engagement, n’a pas réussi à créer l’unité.

Nicolas Sarkozy n’a t-il pas brusqué beaucoup de gens avec son annonce, notamment les Allemands?

Bien sûr, la forme était maladroite, un peu dilettante. Par exemple, reconnaître l’opposition libyenne sur les marches de l’Elysée, sans en avoir informé ses partenaires, n’est pas très usuel. Je me demande aussi, si le conseil de transition libyen, tel qu’il est composé actuellement, représente effectivement le peuple libyen. Cependant, en plein milieu d’une crise, au coeur d’une manoeuvre militaire, il est difficile de respecter tous les esprits et de ne taper sur la tête de personne.

Est-ce que le solo de Sarkozy était un passage en force?

Peut-être, mais tout à fait dans notre tradition. Le monde a eu depuis 1966 assez de temps, pour s’habituer à la France – à sa voix singulière et à son rôle spécial dans le concert du monde. Tant que la France se tenait éloignée de l’OTAN (entre 1966 et 2009, ndlr), nous avions toujours la possibilité, parfois d’intervenir, parfois d’en rester éloigné, parfois de construire une alliance. Mais maintenant, nous arrivons tout de suite dans un gros tourbillon, comme en Libye, qui à la fin, nous engloutit. Je regrette, qu’avec notre adhésion à l’OTAN, nous ayons perdu notre originalité.

Source: Tages Anzeiger (Interview publiée le lundi 4 avril 2011)

Remerciements à Marine et Françoise pour la traduction…

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