De passage à Bruxelles jeudi, l’ancien Premier ministre français était l’invité de la rédaction du journal Le Soir. L’occasion, sans avoir l’air d’y toucher, de poser un regard critique sur la crise politique belge et sur Nicolas Sarkozy.
La Belgique ? Une étape dans la promotion de son dernier livre sur Napoléon, bien sûr. Mais pas seulement. Dominique de Villepin entretient, dit-il, un lien affectif avec la Belgique. Son père y est né…
L’ancien premier ministre français a passé deux heures hier matin au cœur de la rédaction du journal Le Soir, commentant tous les sujets de l’actualité du jour. La Belgique et ses revendications identitaires « qui peuvent paraître complexes quand on entre dans la logique interne mais dérisoires quand on les regarde de l’extérieur », dit-il. Les élections américaines, la situation au Darfour, le conflit au Proche-Orient.
Mais celui qui a prêté mercredi serment d’avocat au barreau de Paris s’est évidemment longuement étendu sur la politique française. En n’esquivant aucune question. Du « off » ? « Pour quoi faire ? », a courtoisement décliné Dominique de Villepin.
Se définissant lui-même comme un « »homme à part » sur l’échiquier politique et disposant de toute sa liberté de parole depuis qu’il a quitté le pouvoir, l’ancien hôte de Matignon ne s’impose aucun devoir de réserve.
Souvent présenté comme le premier opposant à Nicolas Sarkozy en l’absence d’une gauche offensive, Dominique de Villepin refuse l’étiquette qu’on lui prête. Mais cela ne l’empêche pas de poser un regard critique sur les premiers mois de mandat du chef de l’Etat.
La « politique de civilisation » désormais chère au Président ? Dominique de Villepin fronce le sourcil. « J’ai beaucoup d’estime pour Edgar Morin (le philosophe auquel le concept est emprunté), mais j’aimerais mieux que l’on parle d’une politique “des” civilisations. Il n’y a pas de droit à s’arroger “la” civilisation. »
L’ancien premier ministre sait gré à son ancien rival d’avoir engagé des réformes importantes. « Revoir le temps de travail, c’était nécessaire », dit-il. Il l’encourage à aller de l’avant pour réformer l’éducation, la recherche, les universités. Mais pour aussitôt mettre le Président en garde contre une boulimie de réformes menées tambour battant.
« La France est dans une période difficile de son histoire. Il faut toujours s’assurer que les Français gardent confiance. Le risque, si on se disperse, c’est de susciter l’inquiétude, surtout si l’on s’attaque à des réformes qui peuvent dresser une partie de la France contre l’autre. Et un pays qui a peur, c’est un pays qui se crispe. La difficulté, c’est de vouloir tout réformer en même temps. D’autant que les résultats ne sont jamais immédiats. »
A propos de résultats, Dominique de Villepin ne cache pas le peu d’enthousiasme que lui inspire le principe de faire évaluer les ministres du gouvernement par un cabinet privé. « Un ministre doit lui-même se livrer à un exercice quotidien d’autoévaluation. L’évaluation, ce n’est certainement pas quelque chose que l’on peut confier à un cabinet privé. De toute façon, au bout du compte, c’est le peuple qui juge », tranche-t-il.
Avant que l’ancien premier ministre se fasse encore beaucoup plus piquant. « Quand je dirigeais le gouvernement, c’est simple, j’ai pu constater que les ministres les plus populaires n’étaient pas toujours les plus efficaces. » Il ne dira pas, bien entendu, s’il fait allusion à son ancien ministre de l’Intérieur…
Dominique de Villepin met actuellement la dernière main à un livre qui racontera ses deux ans à Matignon. Le titre s’annonce déjà révélateur : L’hôtel de l’insomnie. C’est que l’homme plaide pour un « devoir de gravité » en politique et décrit un climat d’inquiétude intérieure permanente dans l’exercice du pouvoir. Un concept qui paraît en total décalage avec le style du nouveau locataire de l’Elysée.
Comment juge-t-il d’ailleurs la « pipolisation » actuelle et la communication faite autour de la vie privée de Nicolas Sarkozy ? Sans langue de bois. « Si vous appréhendez Napoléon sous le seul angle de Joséphine ou de Marie-Louise, vous n’irez pas très loin. S’attarder à ces choses-là permet peut-être de mieux comprendre l’homme. Mais cela ne dit rien de son action. Vingt ans après, au regard de l’histoire, il n’en reste que de l’écume. »
Et de se faire plus vif encore : « La communication, ce n’est pas de la politique. C’est une vérole. Il faut mettre de côté ces écrans de fumée, ces volûtes. Distinguer l’essentiel de l’accessoire. »
Et puisque le voici dans la peau du rédacteur en chef d’un jour, il pose son regard sur la presse française. Un problème d’hyperconcentration et de mainmise des groupes industriels ? Il acquiesce. « Ce qui donne une oscillation permanente entre un excès de servitude et un excès de lynchage. » Mais que l’on n’en conclue pas qu’il parle d’expérience, depuis sa mise en examen dans l’affaire Clearstream…
Source: Dominique Berns et Joëlle Meskens (Le Soir)