Villepin se fiche pas mal d’être traité de mégalomane, pourvu qu’on ne l’injurie pas en le tenant pour un mégalomane comme les autres. Ce serait trop simple, si le feu follet sacré qui le consume était réductible à celui de ces hommes et femmes politiques désireux de devenir président(e) de la République.
Le sentiment de sa différence, absolue, est l’aiguillon premier de Villepin.
(…)
A contrario de François Bayrou ou de Ségolène Royal, il n’a jamais prétendu entendre des voix. Non, lui, il est la voix. Celle qu’attendent la France et les Français.
« Nous, citoyens debout, attachés à notre différence. Nous, irréductibles, insoumis parce que nous croyons en la République », a-t-il scandé devant ses supporters, à l’occasion de l’ »appel du 19 juin », le sien – ainsi que ce grand gaulliste l’a modestement baptisé…
Ce soir-là, il était content, certes, mais pas aussi heureux que le jour de sa relaxe dans l’affaire Clearstream, ce 28 janvier où, soulagé et n’imaginant pas un seul instant que le parquet ferait appel, il a songé à quitter l’arène politique pour assouvir d’autres tentations existentielles. Et elles sont nombreuses, chez cet homme à l’ambition volage: prix Nobel de la paix, membre de l’Académie française, poète maudit…
A l’inverse de Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin ne s’est jamais focalisé sur le seul objectif présidentiel… Cette liberté est une faiblesse, il le sait. Il a beau être passé maître dans l’art de pourfendre l’angoisse à coup de longues tirades, il n’est pas assuré d’avoir le dernier mot. Son amour propre ne l’immunise pas contre la peur de ne pas avoir les moyens de se forger le destin qu’il mérite.
La peur, ce mot honni. « Je n’ai peur de rien, ni de personne », jure-t-il, avant de s’abriter derrière Pessoa. « Et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves – me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne. Mais le contraste ne m’écrase pas – il me libère. (…) Quelle gloire nocturne que d’être grand, sans être rien ! (…) Et, assis à ma table, dans cette chambre, je suis moins minable, petit employé anonyme, et j’écris des mots qui sont comme le salut de mon âme, l’anneau du renoncement à mon doigt évangélique, l’immobile joyau d’un mépris extatique (1). »
La mégalomanie n’est jamais aussi pure qu’auréolée par le désespoir provocateur.
(1): « Je ne suis personne. Une anthologie » (Christian Bourgeois, 1994, posthume).
Source: Anna Cabana (Le Point)