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Rassembler plutôt que diviser !, par Philippe Bas

« La majorité actuelle ne saurait se reconnaître tout entière dans les crispations droitières qui se manifestent dans certains débats de société. Face à la crise morale et politique qui affecte notre pays, d’autres réponses, plus responsables, sont possibles. Les idées à l’emporte-pièce de l’extrême droite ne sont pas les nôtres. En 2012, ce qui comptera le plus dans le choix des Français, ce seront les réalités non les postures.

Parmi ces réalités, il en est d’essentielles : d’abord le chômage ; et aussi le pouvoir d’achat, la place faite aux jeunes, la situation des banlieues, la sécurité, les déficits publics. Mais au-delà, au-dessus, il y a plus important encore. La cohésion sociale, dont dépend notre capacité à surmonter les difficultés. Le sentiment de la justice. L’adhésion à des valeurs communes. Le respect de ces valeurs. La conviction d’avoir un meilleur avenir en nous unissant qu’en nous opposant. Un projet partagé pour le vivre-ensemble.

Trois impératifs s’imposent qui se formulent simplement : fuir les faux débats, traiter les vrais problèmes, être juste.

Les faux débats ! Le temps n’est plus à « cliver » mais à unir. Beaucoup de nos compatriotes aimeraient être libérés de l’impression fâcheuse que le débat politique s’organise autour d’abcès de fixation artificiels : la diversion ne paie jamais. Prenons garde de ne pas agiter des thématiques qui excitent des sentiments mauvais et opposent les Français entre eux au moment où il est plus nécessaire que jamais de les unir. Ne faisons pas sortir le diable de sa boîte : nous ne saurions pas comment l’y faire rentrer.

Attention sur la burqa : la voie est étroite et si la loi est censurée par le Conseil constitutionnel, les islamistes pavoiseront tandis que l’extrême droite réclamera un référendum. Est-ce bien ce que nous voulons ?

Attention sur le code de la nationalité : il ne peut y avoir de Français à titre provisoire, mis sous surveillance, et d’autres qui n’encourent pour les mêmes faits que les peines prévues par le code pénal. Il y a d’autres moyens de lutter contre la polygamie et la fraude aux prestations sociales que de retirer sa nationalité à un Français. Toute initiative précipitée peut se retourner. C’est un test pour les valeurs républicaines.

Attention enfin sur la suppression des allocations familiales aux parents indignes : si, dans des cas exceptionnels, frapper au portefeuille peut être pertinent, dans des cas beaucoup plus nombreux, cela ne fait qu’accentuer la précarité familiale et sociale qui est à la racine du désarroi et du renoncement de tant et tant de parents, souvent isolés, qui ne parviennent plus à maîtriser leurs propres enfants. Dans ce domaine, il faut privilégier l’aide aux parents, toute sanction automatique est à proscrire. En outre, on voit mal ce qui qualifie les chefs d’établissements scolaires pour dire quand la situation familiale et sociale des parents justifie la suspension de leurs allocations.

Je ne peux imaginer que derrière ces débats pour partie improvisés, l’intention soit de récupérer les électeurs du Front national. Ce serait un calcul hasardeux. Malheur à qui allumera cette mèche ! Après avoir fortifié et légitimé les attentes et les frustrations de cette partie heureusement minoritaire de l’électorat, on aura fait prospérer la haine, écorné les valeurs essentielles de la République française et démontré l’impuissance de l’Etat. Il y a là de grands périls pour la démocratie !

Les vrais problèmes ! Non, contre le chômage, il n’est pas vrai qu’on a « tout essayé » ! Le temps est venu de prendre le risque de l’audace. Il va falloir privilégier l’embauche en pénalisant les heures supplémentaires au lieu de les encourager, avantager les salariés des secteurs en pénurie d’emploi, recruter massivement dans les métiers des services à la personne (garde des enfants, aide aux personnes âgées et handicapées), stimuler le temps partiel choisi, réformer radicalement le financement de la Sécurité sociale en supprimant progressivement les cotisations sur les salaires. Nous allégerons ainsi le coût du travail tout en augmentant le salaire direct.

En contrepartie, la TVA sociale pourra enfin être créée. Une garantie devra bien sûr être apportée : que l’augmentation des prix soit inférieure à la hausse des salaires. C’est faisable, car l’inflation est structurellement faible à cause de la crise et, avec cette réforme, il y aura davantage de contributeurs, tous à égalité. Le financement de la Sécurité sociale sera donc mieux réparti entre salariés et non-salariés. Les importations contribueront enfin à la résorption des déficits.

Face aux déficits publics, passés de moins de 3 % du PIB en 2007 à plus de 8 % en 2010, la France ne pourra pas se payer le luxe de l’attentisme : de deux choses l’une, soit les marchés finiront par nous imposer leurs conditions ; soit nous prendrons les devants sans nous laisser dicter nos choix. L’exemple grec doit servir de leçon. Aucun pays n’est à l’abri. L’absence de gouvernement économique de l’Europe n’est pas une excuse ; c’est au contraire une raison supplémentaire d’agir.

Si la France devait décrocher, l’euro imploserait. Nous serions les premières victimes des dévaluations compétitives à venir, causes de davantage de chômage encore. Nous ne pouvons évidemment attendre pour agir. Le gouvernement l’a bien compris qui comprime les dépenses de fonctionnement de l’Etat, s’attaque aux niches fiscales et sociales et engage dès maintenant une nouvelle réforme des retraites (dont les fruits ne pourront cependant être immédiats). On ne peut se contenter de guetter le retour de la croissance, lui-même contrarié par l’insécurité économique liée aux déficits. De nouveaux efforts devront être faits. Les Français n’apprécieront certes pas que des mesures impopulaires soient prises, mais ils jugeraient sévèrement leurs dirigeants s’ils ne faisaient pas leur devoir. Il n’y a pas d’échappatoire. L’heure du courage politique est venue.

La justice ! Ces changements seront admis par les Français s’ils peuvent vérifier qu’un nouvel esprit de justice et de solidarité est à l’oeuvre. Cela suppose de ne pas transformer des mesures ponctuelles prises au début du quinquennat en vaches sacrées. J’ai déjà parlé de l’exonération des heures supplémentaires, décidée avant la crise et qui décourage aujourd’hui l’embauche.

Il en va de même, plus fortement encore, du bouclier fiscal. Il n’est pas choquant d’avoir ouvert sur ce sujet un débat sans tabou, trop vite refermé. Des mesures sont annoncées. Souhaitons qu’elles soient à la hauteur ! La réforme des retraites et le financement solidaire de la grande dépendance seront de nouvelles épreuves de vérité pour l’équité. Si ces rendez-vous étaient manqués, et ils ne doivent pas l’être, les conséquences politiques en seraient probablement irréparables pour la majorité.

Fondé ou non, le sentiment de l’injustice rend amers beaucoup de Français. Les entendre sera à l’honneur du gouvernement. C’est la condition du retour de la confiance au moment où se préparent des décisions difficiles ! »

Source: Tribune de Philippe Bas, vice-président (UMP) du conseil général de la Manche, ancien ministre de la santé (2007) et de la famille (2005-2007), ancien secrétaire général de l’Elysée (2002-2005) – Parue dans l’édition du Monde datée du mardi 25 mai 2010

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