Situation en Irak et en Afghanistan, crise économique et financière, solidarité et identité nationale, rôle et vocation de l’Europe: la suite de l’interview donnée par Dominique de Villepin à la chaîne de télévision belge Télévesdre.
Sur la situation en Irak et en Afghanistan
« Barack Obama a raison de vouloir se retirer de l’Irak. Il faut le faire avec un esprit de responsabilité, de façon à préserver autant que faire se peut l’unité et la stabilité de ce pays et à mon sens, cela n’est possible qu’avec une véritable politique régionale de soutien des pays voisins à l’unité de l’Irak et au développement de la nation irakienne.
En ce qui concerne l’Afghanistan, on le voit, c’est beaucoup plus difficile. D’abord parce qu’il y a une situation qui s’entremêle entre l’Afghanistan et le Pakistan. Il y a une situation régionale extrêmement délicate dans les relations avec la Russie, avec la Chine, avec l’Inde. Il y a donc un enjeu géopolitique tout à fait essentiel.
Je crois que nous ne pouvons pas faire l’économie d’une révision très profonde de notre politique afghane. En 2001-2002, nous avons acquis la conviction, après le 11 septembre, qu’une intervention était nécessaire. Je crois que cette intervention était nécessaire et légitime. Est-ce que cette intervention l’est encore? Je ne le crois pas et la perception de la présence occidentale sur place est très largement la perception de troupes d’occupation. Nous n’avons pas su renouveler notre aide: il aurait fallu passer d’une intervention militaire à une aide majoritairement économique, sociale pour le développement de la société. Il aurait fallu pouvoir obtenir des résultats conséquents, à la fois dans la capitale mais aussi dans les provinces. Tout ceci n’a pas été suffisamment possible. Donc je crois que le point de départ d’une nouvelle politique vis-à-vis de l’Afghanistan devrait être un calendrier de retrait des troupes. Bien sûr, il faut que ce calendrier soit fait en responsabilité, en partenariat avec les représentants afghans. Mais je crois que c’est le point de départ. Et à partir de cela, mettre davantage l’accent sur l’économique, sur le social, sur une politique globale qui prenne en compte la situation pakistanaise, mais aussi sur une responsabilité des pays voisins.
Je crois que la situation serait très différente en Afghanistan si les pays voisins étaient conscients qu’un retrait occidental dans cette région, eh bien, laisserait à leur charge le poids de la responsabilité. Et je crois qu’ils seraient beaucoup plus enclins à s’engager comme ils doivent le faire dans cette région, dans ce pays, en apportant un soutien, en apportant de la stabilité. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Donc il faut enclencher une dynamique de responsabilité, une dynamique économique, sociale, de façon véritablement à être capable de sortir de ce qui est aujourd’hui à mon sens un bourbier, le bourbier afghan. »
Sur la crise économique et financière
« Est-ce que nous avons été suffisamment exigeants dans les leçons que nous devions tirer de la crise et est-ce que nous ne sommes pas tentés de repartir comme avant? Je crois que le risque existe et que nous voyons un certain nombre de mauvaises habitudes sur le plan financier, sur le plan du fonctionnement des systèmes bancaires. Un certain nombre de mauvaises habitudes qui restent et qui finalement empêchent un réaménagement en profondeur du système économique et du système financier mondial.
La bonne volonté de la communauté internationale s’est exprimée à travers le G20, à travers un certain nombre de réformes sur les bonus, sur les paradis fiscaux. Mais tout ceci ne nous donne pas un nouveau système financier et je crois qu’il faut souhaiter que le FMI, que la Banque Mondiale, que l’ensemble de la communauté financière puissent aller beaucoup plus loin dans la réorganisation de ce système. L’une de mes inquiétudes, c’est de voir l’Europe, de son côté, ne pas aller suffisamment en profondeur dans la révision d’un certain nombre de mécanismes sur le bilan des banques, sur les normes comptables. Alors des progrès sont faits. Il faut aller encore plus loin mais il faut surtout, je crois, tirer les leçons d’un manque de coordination de nos politiques. »
Sur la situation économique en Europe
« En Europe, on le voit bien: il y a des Etats très endettés qui ont des déficits très importants. Il y a surtout des politiques économiques qui sont très divergentes et nous avons besoin de rapprocher ces politiques économiques si nous voulons être efficaces. On voit un pays comme l’Allemagne qui s’est fixé un chemin exigeant sur le plan de l’orthodoxie budgétaire, qui s’est fixé des limites en ce qui concerne les transferts de compétences et de souveraineté à l’Europe. On voit mal quel va être le devenir de notre Europe et on voit mal comment cette Europe va pouvoir être un espace efficace de prospérité, dès lors que les pays européens abordent en ordre dispersé les différentes situations. Donc je crois: un effort doit être fait, davantage de coordination entre les pays les plus développés d’Europe, mais aussi avec l’ensemble des pays européens et notamment avec l’Est de l’Europe. C’est une nécessité à mon sens aujourd’hui. »
Sur la Belgique, la solidarité nationale et l’identité nationale
« Toute l’histoire aujourd’hui nous montre à quel point la diversité est un atout pour un pays. Alors, c’est vrai: derrière cette diversité, il y a en permanence d’autres questions: l’identité d’un pays (nous sommes, nous Français aujourd’hui, amenés à nous poser la question), le problème aussi de la place de chacun (et est-ce que la communauté n’est pas handicapée par une mauvaise répartition des efforts?). Je vois bien que dans le débat belge, toutes ces questions sont posées.
Il ne faut pas sous-estimer à la fois la nécessité d’une solidarité clairement affirmée… Regardons ce qu’on fait les Allemands: les Allemands, pendant 15 ans, ont mobilisé l’effort national, à travers un effort en ce qui concerne l’impôt sur le revenu de 7% par an pour obtenir une mise à niveau du territoire national et une mise à niveau entre l’Est et l’Ouest. Il faut que ce soit un exemple pour l’ensemble de nos pays. Nous avons besoin de donner un contenu concret à la solidarité nationale: quand il y a des différences de développement, quand il y a des différences au plan des infrastructures, quand il y a des différences de potentiel économique, eh bien il faut le corriger et c’est l’intérêt de tous. L’idée qu’on va être un ensemble plus petit (et je vois bien que la tentation existe chez certains en Belgique), un ensemble plus petit mais plus riche, c’est une utopie.
Aujourd’hui, il faut, pour compter, pour peser, rassembler ses forces et certainement pas vivre entre soi dans un espace de prospérité où on a éloigné tout ce qui pouvait constituer la différence. La différence, c’est une chance. La diversité, c’est une chance à condition de savoir s’enrichir de cette différence et de savoir trouver les outils, les moyens qui nous permettent de travailler ensemble. Je crois que de ce point de vue là, la Belgique doit s’inspirer des efforts qui sont faits par d’autres. Nous avons, nous, des situations régionales très différentes entre le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest. Nous avons des régions en difficulté, nous avons le problème de nos campagnes.
Si nous estimions qu’il serait plus facile de nous couper de tel ou tel de ces handicaps ou difficultés entre guillemets, nous perdrions une des grandes clés de l’identité nationale. L’identité d’une nation, c’est ce qui lui est apporté par l’histoire, au-delà des différences, au-delà des apports eux-mêmes, culturels, linguistiques, c’est la capacité à vivre ensemble, c’est la volonté de vivre ensemble et c’est ce qui me paraît devoir être aujourd’hui mis en avant en ce qui concerne le devenir belge.
La Belgique, c’est bien cet héritage commun fait de différences, fait de défis et qui doit conduire… et c’est là peut-être la responsabilité des hommes politiques mais pas seulement des hommes politiques, de l’ensemble des leaders
(économiques, culturels, sociaux) à se dire: mais dans le fond, ce que nous considérons aujourd’hui comme une différence insurmontable, ce que nous considérons aujourd’hui comme un boulet, comme un handicap, eh ben n’est-ce pas un atout ? Et le fait d’avoir des enfants qui se préoccupent du sort des autres, qui ont un autre héritage linguistique, qui ont un autre apport, une autre culture, eh bien cela nous rend plus grands. Donc ce que nous essayons de faire au niveau de l’Europe, la Belgique doit le préserver à l’échelle de ce qu’est la nation belge. »
Sur la présidence du Conseil Européen (propos tenus avant la nomination d’Herman Van Rompuy) et la vocation de l’Europe
« Je suis convaincu que la fonction fait l’homme. Et je crois, et j’espère que de ce point de vue, les Européens seront agréablement surpris. Et peut-être que les Chefs d’Etat et le Chefs de gouvernement de l’Europe seront démentis dans certaines de leurs arrière-pensées. On voit bien qu’un certain nombre de Chefs d’Etat et de gouvernement voudraient prendre une personnalité entre guillemets dite faible, pour assurer la coordination et le secrétariat du Conseil. Je pense que la personnalité qui sera choisie, quelle qu’elle soit, sera placée devant une responsabilité immense qui est de faire vivre l’Europe, qui est de donner une image à l’Europe, qui est de donner un coeur à l’Europe et de faire vivre nos valeurs. Les faire vivre en Europe mais les faire vivre à l’extérieur de l’Europe.
Est-ce qu’il est acceptable que l’Europe soit à ce point absente du dossier du Proche-Orient? Est-ce que l’Europe n’a pas une responsabilité dans la création d’un Etat palestinien capable de vivre côte-à-côte avec Israël? Est-ce que l’Europe n’a pas une responsabilité dans la recherche d’une solution au problème iranien, dans la recherche d’une solution en Afghanistan, dans la stabilité en Afrique? Je crois que l’homme ou la femme qui sera désigné pour assumer cette responsabilité ressentira très fortement ce besoin et que très vite, la nécessité créera la fonction, créera la mission.
Je crois par ailleurs que très vite, nous acquérrons les uns et les autres la conviction qu’au-delà d’une nomination par le Conseil Européen, ce Président du Conseil Européen devra être nommé par tous les Européens. Et je pense qu’il faudra très rapidement s’atteler à une nouvelle réforme qui sera de savoir par quel moyen, par quel scrutin les Européens peuvent choisir eux-même ce Président de l’Europe. Il est donc très important que ce premier Président que va se donner l’Europe puisse ouvrir la voie à cet avenir européen qui paraît aujourd’hui en pointillés, un peu compromis, un peu trouble.
Il faut une voix à l’Europe. Il faut un visage à l’Europe. Mais il faut aussi un coeur et une ambition pour l’Europe. »
Source: Interview donnée par Dominique de Villepin à la chaîne de télévision belge Télévesdre, le 16 novembre 2009