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Dominique de Villepin dans Le Nouvel Observateur: Les confidences d'un accusé ou "Sarkozy m'a ressuscité"

A quoi ressemble un homme promis au croc du boucher quand il n’est pas sur le banc des « coupables » ? Au rez-de-chaussée d’un hôtel particulier qui lui sert de bureau, avenue Foch à Paris, Dominique de Villepin porte un jean délavé et une chemise à carreaux. Ne pas se fier à la tenue faussement négligée. A quelques jours des plaidoiries et après trois semaines de débats qui en auraient épuisé plus d’un, le prévenu est remonté comme une pendule, prêt à démontrer à tous ceux qui le croient « fini » qu’il ne fait que commencer. Il renaît de ses cendres et son sauveur s’appelle… Nicolas Sarkozy. « Il m’a offert une légitimité bien plus grande encore que celle des urnes. Je suis celui qui lui résiste. Le seul, le dernier. Sarkozy m’a ressuscité. » L’effet Clearstream ou Lazare-Villepin sortant de son tombeau.

Les faux listings ont des pouvoirs étonnants sur tous ceux qui ont eu à en connaître ou à en souffrir. Nicolas Sarkozy transformé en maître des abattoirs judiciaires, le général Rondot en espion graphomane, Jean-Louis Gergorin en corbeau déjanté. Et maintenant Dominique de Villepin qui jure sans rire que « Clearstream est le plus beau cadeau politique » qu’on lui ait jamais offert. Il y croit. « Je voulais voyager, écrire. Je m’apprêtais à vivre autre chose, s’enflamme-t-il. Nicolas Sarkozy avait éliminé tout le monde. Il s’est retrouvé orphelin, impuissant. Il n’a pas pu s’empêcher de se fabriquer un ennemi. Il m’a désigné comme coupable. Il a fait de moi son principal adversaire. Il m’a totémisé ! »

Villepin n’a pas fait acte de candidature officielle pour 2012 mais c’est tout comme. Cette semaine, il rencontre des étudiants à Lille. Son entourage bruit des rumeurs les plus extravagantes : il pourrait faire un meeting ! « Bientôt, j’irai au-devant des Français, se contente-t-il de répondre, impérial. Après Clearstream, rien ne sera plus jamais comme avant. » Il parle comme à la tribune. Il oublie juste un détail : la décision des juges. Quand on est un ressuscité, on ne s’embarrasse pas de ce genre de broutilles. Ou si peu.

« Contrairement à ce qu’on dit, assure Villepin, je ne joue pas ma peau devant ce tribunal. Ni mon honneur. Mon honneur, je ne le mets pas dans les mains de n’importe qui. » La semaine dernière, au dernier jour des débats, lors d’une longue tirade, il a demandé au représentant du ministère, Jean-Claude Marin, de « requérir le coeur léger », l’excusant par avance d’exiger la condamnation d’un « bouc émissaire ». Villepin, la « victime expiatoire », accorde le pardon à ses « bourreaux ». Sous le panache du « mousquetaire », la stratégie du politique.

Dédramatiser, réduire l’ »affaire d’Etat » à une péripétie, à une histoire de cornecul. C’est le mot d’ordre de la « villepinie ». « L’issue de ce procès ne bougera pas d’une ligne l’image de Dominique. Qu’il soit condamné ou pas », affirme l’un de ses fidèles, le député de l’Essonne Georges Tron. De fait, l’ancien Premier ministre ne s’est pas effondré à l’audience. Les sarkozystes pariaient sur le « syndrome ONU » : le « grand dadais » arrogant devait se ridiculiser devant ses juges, à coups d’envolées lyriques. Mais Villepin, lui-même avocat depuis peu, a été bien conseillé par son quatuor d’avocats. Hormis son arrivée fracassante, avec femme et enfants, au premier jour du procès, l’ »exalté » a obéi aux consignes de sobriété de ses défenseurs.

« Tu fais trop long »

Chaque jour, désormais, il pénètre dans le tribunal par une porte dérobée. Ses chauffeurs se garent dans le « parking du président du tribunal » (« J’avais obtenu la même chose pour Crozemarie (l’ancien président de l’ARC, condamné à quatre ans de prison pour abus de biens sociaux) », dit Metzner). De là Villepin gagne la salle d’audience, en toute discrétion. Son épouse, qui est allée marcher dans l’Himalaya, n’est plus reparue dans l’enceinte judiciaire. Seul son fils Arthur, étudiant en relations internationales, assiste parfois aux débats. « Tu fais trop long, papa », dit-il à son géniteur, qui, lors des séances de training avec ses avocats, apprend à parler « en cinq minutes au lieu de vingt ». Voilà pour la forme. Et le fond ?

Le procès Clearstream fera tomber le masque du poète à la crinière argentée, avaient aussi annoncé les sarkozystes. Dès les premières dépositions devaient apparaître la face grimaçante de Fouché et les basses oeuvres du conspirateur. « Vous verrez au bout d’une semaine de procès, plus personne ne voudra serrer la main de Villepin », promettait un proche du président. On a vu. Certes, le présumé coupable s’est empêtré dans ses contradictions, mis à mal notamment par l’inflexible Rondot. Mais, disent ses avocats, rien n’est venu prouver qu’il savait que les listings attribuant des comptes à l’étranger à Sarkozy étaient forgés de toutes pièces. Bien au contraire. Villepin, « jubilatoire et soucieux de ne pas apparaître » comme le note le méticuleux général Rondot en mai 2004, a sans doute prié très fort pour que ces listings soient vrais. Mais chut, il ne faut pas le dire…

Un snipper fou

« Il n’y a jamais eu de haine dans mon coeur. C’est moi qui ai ramené Nicolas Sarkozy dans le jeu politique en 1997 (après sa parenthèse balladurienne) », a proclamé Dominique de Villepin à la barre. C’est son deuxième axe de communication comme celui de sa garde rapprochée. Effacer la lutte à mort, les petites tentatives de meurtres politiques entre amis. « Il faut arrêter avec cette histoire de haine, martèle Georges Tron. Les politiques qui sont mus par un tel sentiment ne deviennent pas Premier ministre ou président. »

Ainsi, quand au tribunal, Villepin explique que, s’il avait voulu nuire à Sarkozy, il se serait intéressé aux vrais « réseaux », aux « suspicions sur les grands contrats internationaux », aux « voyages de Claude Guéant et de Brice Hortefeux dans les pays arabes », ce n’est pas de la haine. Quand, en privé, il raconte à ses proches comment celui qui avait trahi Chirac venait quémander ses faveurs « dégoulinant d’eau de Cologne et de gomina », ce n’est pas de la haine. Quand il s’exclame : « Comment pouvais-je savoir qu’un compte Nagy-Bocsa aurait pu être celui du père de Sarkozy ? Il aurait fallu imaginer que Nicolas avait des origines aristocratiques ! », ce n’est pas de la haine.

Dans son bureau de l’avenue Foch, Dominique de Villepin explique qu’il est juste « celui qui connaît le mieux Nicolas Sarkozy ». Son jugement clinique peut éclairer les Français. Car, bien sûr, ce n’est pas lui qu’il « défend », mais son pays (« lisez les articles de la presse internationale sur le procès, vous comprendrez »). Voici son diagnostic : « Nicolas Sarkozy est un homme qui a peur. Même quand il a gagné, il se sent toujours en danger. C’est un joueur de poker qui a beaucoup gagné et qui va tout perdre. Parce que, à chaque fois, il augmente la mise. Il sort l’arme nucléaire pour écraser un moustique. Le procès Clearstream marque le début de la fin du sarkozysme. » Rien de moins. Il le sent, il le sait.

Il faut l’entendre s’enthousiasmer parce que ses vidéos, mises en ligne sur les sites club.villepin.fr et villepincom.net ouverts pour l’occasion, ont totalisé plus de 120 000 visionnages. « Contre 9XX pour celle de Sarkozy à New York diffusée par le site de l’Elysée », précise-t-il. Il faut le voir se réjouir parce que, selon ses amis députés, de plus en plus d’électeurs, « rencontrés sur les marchés », se disent « choqués » par le procès qui lui est intenté. Ou parce qu’un ami de gauche lui a écrit récemment : « Vous avez déjà gagné. »

Lui en conclut, bien sûr, que Sarkozy a perdu, quel que soit le jugement : une condamnation serait la preuve des pressions exercées sur la justice, une relaxe un terrible désaveu. « Ma plus grande chance serait d’être jugé coupable, confie-t-il même parfois comme enivré, à ses proches. On ferait appel, on irait en cassation. Ca durerait dix ans. » Est-il parti en vrille ? « La droite a peut-être trouvé son Ségolène, s’amuse le publicitaire Jacques Séguéla. Un homme à fort impact médiatique et qui n’a peur de rien. » Un snipper fou dans le système.

L’été dernier à Nîmes, Dominique de Villepin s’est adonné à sa passion tauromachique. « Le torero n’a pas tué la bête du premier coup. Le taureau s’est relevé et le public l’a acclamé. » Il voit aujourd’hui dans cette corrida une parfaite métaphore du procès Clearstream. « Comme dit Jacques Chirac, en politique, on ne met jamais un homme dos au mur, sauf si on est sûr de pouvoir l’achever. »

Source: Marie-France Etchegoin (Le Nouvel Observateur)

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