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Interview de Jacques Chirac au Mensuel Arabies (2/2): La "vision du monde et de la paix" exprimée par Barack Obama "est porteuse d'espoir"

Seconde partie de l’interview accordée par Jacques Chirac au Magazine Arabies.

L’ancien Président de la République parle notamment de l’émergence d’un monde multipolaire, des menaces qui pèsent sur la paix mondiale, de la guerre en Afghanistan, de la situation de l’Afrique et de l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche.

Arabies: L’épisode irakien n’est-il pas le dernier d’un monde unipolaire dominé par les États-Unis ? L’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche est-elle le début d’un monde qui devient multipolaire – le récent G20 étant sa concrétisation ?

Jacques Chirac: Effectivement, il est certain que l’évolution actuelle penche pour un monde qui ne sera plus à dominante américaine. Cela ne veut pas dire que l’importance des États-Unis aux plans économique et politique diminuera, mais il est certain que le développement auquel nous assistons dans l’Est du monde – en Chine et en Inde – fait qu’il y a un déplacement des centres de décisions. C’est conforme à une certaine réalité historique. En effet, là se trouvent les plus vieilles civilisations et les plus anciennes cultures respectueuses de l’homme. Il est donc légitime que les choses reviennent à leur place.

Aujourd’hui, les menaces qui pèsent sur la paix sont nombreuses. Dans les dix années à venir, où voyez-vous ces menaces peser davantage ? Pensez-vous au Pakistan, à l’Afghanistan et à l’Iran, trois pays à l’actualité très préoccupante ?

La caractéristique de l’Histoire est que les menaces contre la paix éclatent toujours aux endroits auxquels on ne les attend pas. Je suis donc incapable de vous dire où les choses peuvent se tendre soudainement et où les menaces peuvent se développer. Il est certain qu’il y aujourd’hui des problèmes aujourd’hui avec l’Iran. On peut espérer qu’ils vont s’apaiser.

Pensez-vous que l’on peut attendre quelque chose de cette théocratie que j’appellerais « l’ayatollahrchie iranienne » et qui est pratiquement en guerre contre les valeurs occidentales…

Je partage tout à fait ce sentiment, mais ce n’est pas dans la nature profonde de ce peuple et de ce pays. Une évolution est donc envisageable – c’est du reste souhaitable. Nous avons connu, nous aussi dans notre histoire, des périodes sombres et d’excès – comme le fascisme.

Vous étiez président de la République au moment où la France a engagé des forces militaires – après le 11-Septembre – aux côtés des Américains en Afghanistan. Quel est le bilan de cette intervention ?

Nous sommes allés là-bas pour marquer une présence à la demande de l’ONU, pas pour faire le coup de feu. Ce sont les principes de départ. Puis les choses ont changé et nous nous trouvons aujourd’hui engagés dans des actions qui sont justifiées par la défense de nos hommes et de nos intérêts, non par un esprit d’agressivité.

Vous êtes toujours très engagé en faveur de l’Afrique… Ce continent est toujours un petit peu l’éternel oublié en termes de développement. Que peut-on faire pour l’aider à s’extraire du sous-développement, de la pauvreté et de la corruption ?

Effectivement, l’un ne va pas sans l’autre. La première chose qu’il faut savoir est que l’Afrique bénéficie d’une démographie extrêmement positive, puisque le nombre d’habitants augmente. Mais l’augmentation du niveau de vie de ces Africains ne correspond pas à la démographie – notamment si on compare cet indicateur à celui des Européens ou des Américains. Or, les modalités de l’information font que tout se compare instantanément. Il n’est donc pas raisonnable de penser que l’on peut laisser, sans réagir, le niveau de vie des Africains baisser vis-à-vis de celui du monde occidental. Cela implique une réponse qui réside en l’aide au développement. Il est certain que cette aide est insuffisante. Elle a d’ailleurs plutôt tendance à baisser. Les pays occidentaux seraient bien inspirés de comprendre qu’elle représente un effort à fournir. Lequel n’est pas seulement justifié par la morale – dont certains peuvent considérer qu’elle n’a rien à voir avec l’argent, ce qui est vrai. L’intérêt des Occidentaux est de ne pas laisser se creuser ce fossé, car cet écart peut très bien nous amener à de l’agressivité.

Le 11-Septembre marque-t-il le début d’une sorte de guerre de religions, voire de civilisations ?

Ce fut un traumatisme pour tout le monde : une dimension nouvelle du terrorisme qui s’était exprimée de cette façon-là. C’est la raison pour laquelle il fallait en prendre conscience et tirer des conséquences. Il ne fallait pas tirer de conclusions sur une opposition entre le monde occidental et le monde musulman, ce qui était une erreur capitale dans laquelle d’ailleurs nous ne sommes pas tombés. Ceux pour lesquels ce fut le cas ont été dénoncés. Il n’y avait pas d’opposition entre mondes occidental et musulman. Il y avait simplement une action terroriste montée par des groupes et qui a eu des conséquences évidemment considérables aux plans psychologique et matériel.

Lorsque les Américains dénonçaient « l’axe du mal », cela recoupait dans leur esprit le monde musulman… Comment réagissiez-vous quand vous entendiez le président américain Bush parler de cet axe du mal, de cette guerre de civilisations ?

Je comprends très bien la réaction de George Bush, mais il n’y avait pas d’axe du mal. Il y avait des groupes porteurs du mal qui devaient être poursuivis, sanctionnés, éliminés par tous les moyens nécessaires. Mais ils ne devaient en aucun cas être considérés comme représentatifs d’un monde par rapport à un autre.

Le 11-Septembre, la guerre en Irak, l’élection de Barack Obama… La planète ne passe-t-elle pas d’un monde unipolaire, dominé par les États-Unis depuis la disparition de l’Union Soviétique, à un monde multipolaire – le sommet du G20 étant peut-être sa première manifestation concrète ?

Il est évident que le monde unipolaire a vécu et que nous avons désormais un monde multipolaire : l’Europe prend progressivement sa place et l’Est devient plus organisé et important. Je pense à la Chine, à l’Inde. L’importance de la Chine dans le monde d’aujourd’hui et de demain est conforme à sa vocation, à sa tradition, à son histoire et à sa culture tout à fait déterminante.

Après l’ère George W. Bush, que vous inspire l’arrivée de Barack Obama ?

Je ne connais pas Barack Obama personnellement, mais son arrivée m’inspire confiance. Je crois que c’est un homme d’ouverture, de culture et qui est à même de bien peser les différentes relations qui doivent exister entre les différents mondes d’aujourd’hui. Et je pense que la façon dont il exprime sa pensée et sa vision du monde et de la paix est porteuse d’espoir.

Source: Arabies numéro 267 (propos recueillis par Christian Malar, Bernard Vaillot et Magalie Forestier)

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