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Dominique de Villepin tente l’OPA sur le front anti-Sarkozy, par Marine Turchi (Mediapart) (2/2)

Villepin est-il le mieux placé ? Pas sûr. L’ancien premier ministre part avec un certain nombre de handicaps:

Un désamour avec les élus. Il n’est jamais passé par le suffrage universel et a souvent fait preuve de mépris à l’égard des parlementaires. Secrétaire général de l’Elysée après la victoire de 1995, il leur reproche leur manque de courage et de discipline et sera l’un des artisans de la dissolution de 1997 pour « mettre au pas une majorité putschiste ». « Il n’a pas l’expérience d’un parlementaire, qui permet d’acquérir une certaine ouverture, une expérience des relations humaines, l’habitude de travailler avec des gens aux opinions différentes », analyse Gérard Larcher.

Marqué au fer rouge par le CPE, qui a précipité des milliers de jeunes dans la rue au printemps 2006 et lui a collé l’image d’un piètre négociateur.

Son image : énarque, diplomate, homme de culture et écrivain, il souffre dans l’opinion d’une image de poète aux envolées lyriques hors des réalités, ainsi que le moquent ses caricatures (Les Guignols, Plantu). Résultat : les Français l’envisagent davantage au Quai d’Orsay que pilotant la politique intérieure.

L’affaire Clearstream le poursuit – le procès aura lieu en septembre 2009.

Une structure embryonnaire : marginalisé à l’UMP, il est peu présent sur la toile (2villepin n’est pas son blog personnel) et n’a encore ni club de réflexion ni parti politique. Le 12 mars, sur France Info, Dominique de Villepin reconnaissait cette faiblesse : « Je pense que pour faire avancer les idées, il faut effectivement être organisé. Donc je réfléchis à l’idée, dans le cadre d’un club ou d’un cercle, de pouvoir organiser le débat. (…) Mon but, c’est certainement pas d’ajouter aux partis politiques un nouveau parti politique. Mais c’est vraiment de défendre ce débat démocratique qui est indispensable. »

« Ce qui manque à Villepin aujourd’hui, c’est un site fort et visible, pointe du doigt Hervé Mariton. Plutôt que de perdre du temps à se demander si on fait un parti ou un club et à tergiverser sur des subtilités juridiques, créons une visibilité construite et organisée. »

Jean-Pierre Grand, lui, est le plus optimiste sur l’avenir de son champion : « 1) Il n’y a pas d’élection. 2) Villepin n’a pas à défendre la politique du gouvernement. 3) Il n’est pas député et donc pas contraint. 4) Il a des idées, de l’expérience, une personnalité et c’est un homme avant tout au service des Français. » Et le député de l’Hérault de conclure : « C’est une traversée du désert, comme il y en a plein. On sait comment ça finit parfois ? »

« Des gens qui ne se rencontraient pas se rencontrent »

Mais sur la route vers 2012, l’obstacle premier de Dominique de Villepin est sans doute la concurrence à droite pour tenir le drapeau de l’alternative à Nicolas Sarkozy. François Bayrou, chef autoproclamé de l’opposition, profite du boulevard créé par les divisions du PS et d’une large médiatisation. Dans la même semaine, Le Monde le compare à Mitterrand et, à sa une du 16 avril, L’Express le présente comme « l’homme qui défie Sarkozy ».

Autre outsider : le patron des députés UMP, Jean-François Copé, qui encadre autant qu’il provoque les débordements au sein de la majorité. « Copé est apprécié des députés, il fait bouger les choses, il est intelligent, dérangeant », analyse Gérard Larcher.

Quant à Alain Juppé, qui était sorti du bois pour critiquer la prétendue « rupture » de Nicolas Sarkozy sur son blog, puis en public, il semble vouloir se satisfaire d’un ministère. Même s’il réfute, encore mercredi 22 avril, son intention d’entrer au gouvernement, il ne cesse de ponctuer ses interviews de « Si je peux être utile… » et rêve d’un grand ministère comme Bercy.

Pour l’instant, la guerre se déroule surtout dans les rayons des librairies. Alain Juppé a été le premier à dégainer, en mars, avec son livre Je ne mangerai plus de cerises en hiver (Plon). Jean-François Copé fait entendre sa voix le 24 avril, avec Un député ça compte énormément (Albin Michel). Viendront ensuite Abus de pouvoir (Plon), le pamphlet de François Bayrou contre le chef de l’Etat, le 30 avril, et La Cité des hommes (Plon), le dernier opus de Dominique de Villepin, le 11 juin.

Certains voient plutôt dans ces mécontentements l’embryon d’un front. Le député de Dordogne, Daniel Garrigue (qui a quitté l’UMP en décembre 2008), en est persuadé, « la situation politique actuelle (…) laisse un espace considérable pour une recomposition entre le gaullisme, le centre, la gauche réformiste. Il se passe quelque chose (à droite), les gens se rencontrent et discutent. Une nébuleuse gaulliste se reconstitue, elle est encore à l’état liquide mais elle va se solidifier ». La création de son club de réflexion – qui aspire à être « l’aile progressiste et européenne de cette nébuleuse gaulliste » – en est un premier maillon.

« On le voit en parcourant les petits déjeuners politiques, confie Dominique de Villepin. Des gens qui ne se rencontraient pas ou plus se rencontrent, ça s’organise, des espaces de liberté se dégagent. » Hervé Mariton est plus sceptique : « Si le diagnostic est le même à droite, celui qui s’élève contre le travail le dimanche n’est pas celui qui s’oppose au retour dans l’Otan. Sarkozy réussit assez bien à faire en sorte que les libertés et les dissonances ne coagulent pas. Il applique un bon vieux principe, « diviser pour mieux régner ». »

Il n’empêche. Les signaux se multiplient, qui témoignent d’un embryon d’organisation d’une alternative à droite, mais aussi de fissures en « Sarkozie ». Le 5 avril, Jacques Attali – auteur du rapport de la Commission pour la libération de la croissance française, commandé par le chef de l’Etat -, tirait la sonnette d’alarme dans l’émission « Ripostes » consacrée aux sommets du G20 et de l’Otan : « Nous sommes en train de passer à côté de trente années de croissance qui sont devant nous (…) Si on ne fait rien, il y aura un accaparement par un petit groupe de patrons et une hyperinflation mondiale », a-t-il lancé.

La même semaine, l’économiste Nicolas Baverez – soutien indéfectible du candidat Sarkozy – dressait un bilan sans concession des deux premières années du mandat présidentiel dans Le Nouvel Economiste, évoquant un « quinquennat en grand danger ». Et comme un pied de nez, Jacques Chirac, dont Dominique de Villepin fut le premier ministre, est devenu, mi-avril, la personnalité politique préférée des Français, atteignant, moins de deux ans après son départ de l’Elysée, 74% d’opinions positives selon le baromètre Ifop-Paris Match.

Source: Marine Turchi (Mediapart)

Article reproduit avec l’autorisation de l’auteur

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